mardi 27 août 2019

Rimes russes.


A. Pouchkine et C. Batiouchkov



J'ai survécu à mes désirs
Et quitté mes rêves, lucide,
Il ne me reste qu'à souffrir
Devant les fruits de mon cœur vide.

Couronne effeuillée au matin
Sous l'orage d'un sort contraire...
Déjà je vis en solitaire,
Et tristement j'attend ma fin.

L'orage siffle sur la terre
Frappée par la rigueur du sort,
Tremble sous l'arbre, seule encor,
Une feuille retardataire.

A. Pouchkine, (1821)

ÉLÉGIE

Il est des voluptés dans les forêts sauvages,
Et des plaisirs naissants sur de vides rivages,
Il est une harmonie en ce langage fier
Des vagues se brisant sur la grève des mers.
Oui, j'aime mon prochain, mais toi, Mère Nature,
Je te préfère à tout, souveraine, oubliant
Près de toi ce que fut naguère mon printemps,
Et ce que fit de moi la froide flétrissure
Des ans. Ainsi mon cœur se ranimant encor,
Plein de sentiments neufs et d'ardeur salutaire,
Cherche à les exprimer en des paroles d'or,
Mais ne les trouvant pas, pourtant, ne peut se taire.

C. Batiouchkov

lundi 8 juillet 2019

Un shérif dans la tourmente.


Pottsville, 1280 habitants, de Jim Thompson


 Le roman noir ce n'est franchement pas ce que je connais le mieux en littérature mais enfin, comment n'avoir pas envie de persister dans ce genre de livre avec Jim Thompson comme initiateur et guide ? Ce livre, Pottsville, 1280 habitants (qui vient d'être entièrement retraduit depuis peu, ainsi que d'autres du même auteur), comment ne pas l'adorer ? Enfin si, je comprends qu'on puisse ne pas adorer, mais comment moi pouvais-je ne pas l'aimer ?

 Evidemment, c'est un roman noir. Il y a un shérif dans un trou paumé des Etats-Unis du sud, qui ne paraît pas devoir être là où il se trouve -pas plus que vous ou moi-, il y a des meurtres, il y a des femmes nymphomanes et vénales, du whisky, des fusils, des embrouilles. Même si cette liste n'est déjà pas mal, il n'y a pas que cela ! Il y a Lennie l'attardé qui colle son nez sous les fenêtres des femmes, il y a Rose l'amoureuse prête à endosser le meurtre de son ignoble mari, il y a des réflexions sur l'inanité des hommes et la vacuité du monde moderne, il y a surtout le shérif Nick Corey. Et l'humour, noir forcément.
On referait une dizaine de livres rien qu'avec de nouvelles frasques de ce shérif ! De premier abord, je ne m'attendait pas à cela, je pensais que le shérif réglerait ses comptes et ceux de la ville... d'une manière plus orthodoxe. Et je ne pensais pas non plus que le pouvoir secret de la réflexion et de la tactique lui était donné. Finalement ce shérif là sait réfléchir plus que de coutume, malgré les apparences. Il le fait plutôt bien, observant le sens du vent et les comportements sociaux de ses congénères. Et puis, il a peut-être un peu de chance ce shérif : ses congénères ne sont pas très évolués (en général). Revenons à la tactique de mon nouveau shérif préféré : il réfléchit, beaucoup, avec plus ou moins de difficulté, arrive à une conclusion/solution complètement tordue... qui se révèle efficace. C'est dès la résolution de son premier problème (les deux maquereaux qui se moquent de lui depuis un certain temps et enfreignent la loi sans remords) que nous comprenons vraiment à qui nous avons affaire. Le shérif n'est pas tout à fait celui qu'on nous a présenté (un peu idiot), il est nettement plus évolué car il use de la ruse. Tout cela pour rester shérif le plus longtemps possible, car les élections arrivent à grand-pas et il convient d'assurer sa place. Et si l'on suit la philosophie de Nick Corey, la place de chacun, c'est important (surtout la sienne) :

"Vous ne croyez pas, George, que nous sommes tous plus ou moins manipulés ? Lequel d'entre nous tous exerce pleinement son libre arbitre ? Il y a tellement de contraintes qui pèsent sur nous : notre physique, notre mental, nos antécédents ; tout cela, nous façonne d'une certaine manière, nous conditionne à jouer un rôle dans la vie, et croyez-moi, George, il vaut mieux le jouer, ce rôle, ou combler ce trou, sinon le chaos tombera du ciel pour nous écraser. On a intérêt à faire ce qu'on nous a destinés à faire, sinon c'est à nous qu'on le fera."
Pottsville, 1280 habitants, Jim Thompson, Rivages noirs, p.224 (trad. de 2016)


 Plus exactement, l'évolution du shérif se fait lentement pendant le récit. Nous commençons avec un Nick plutôt ahuri, désespéré devant les soucis qui l'accablent (les élections prochaines qu'il ne veut certainement pas perdre, sa femme tyrannique qui entretient une relation haineuse envers lui, son beau-frère attardé qui se colle aux fenêtres, sa maîtresse et son mari violent, son premier amour, les maquereaux du villages, le bordel de l'autre rive, le contrôle des relations entre population blanche et population noire) et de ce désespoir naît le désir de changer les choses, de prendre le taureau par les cornes et de se mettre une bonne fois pour toute au boulot -ce qui n'est pas facile pour lui, puisque son boulot il n'en connaît pas les véritables efforts. Apparaît alors un Nick calculateur, manipulateur et -attention spoiler- meurtrier. Rien à faire de la justice ou de l'injustice, Nick est shérif du comté de Potts et il compte bien le rester le plus longtemps possible ; rien à faire de savoir qui à tort ou raison, tout ce qu'il faut c'est que les choses rentrent dans l'ordre ; peu importe que cet ordre soit illusoire et conventionnel puisqu'il est générateur de calme et de paix. C'est pour pouvoir dormir tranquille et manger sans emmerdeurs que Nick commet ces crimes -tous passés sous silence ou endossés par d'autres. Et le Nick final, celui de la lucidité (qui prend un peu la grosse tête d'ailleurs), il le sait très bien que tout cela n'est qu'une vaste comédie humaine, mais il désire au sein de cette comédie à échelle planétaire, garder son poste et ne jamais sacrifier une heure de sieste.

"Comment dire ? Ce que j'éprouve, c'est une sensation bizarre, étrange et terrible à la fois, une chose stupéfiante et complètement absurde. Car ce qui retient mon attention, ce n'est pas du tout ce que vous pourriez imaginer ; ce n'est pas Rose, effrayée, abasourdie, qui se demande ce qui a bien pu foirer dans ma petite machination ; ce n'est pas Lennie et Myra qui jubilent, le regard mauvais et le sourire aux lèvres ; ce n'est pas quelque chose qui se trouve dans la pièce Ce n'est pas quelque chose, mais rien. Le vide. L'absence d'objets.   Cette maison, j'y suis déjà entré une centaine de fois, sans doute, dans celle-ci et dans une centaine d'autres qui lui ressemblent. Mais c'est la première fois que je découvre ce qu'elles sont vraiment. Ce ne sont pas des foyers, pas des lieux où les gens habitent, elles ne sont rien du tout. Rien de plus que des cloisons en bois blanc qui emprisonnent du vide. Pas de tableaux aux murs, pas de livres - rien qui attire le regard ou qui incite à réfléchir. Il n'y a que du vide, ce vide qui s'insinue en mois, dans l'instant même. Et soudain, le vide n'est pas seulement ici, il est partout, dans toutes les maisons semblables à celle-ci. Et puis, brusquement, le vide se remplit de bruit et d'images, de toutes les sinistres saloperies qu'il a poussé les gens à commettre."
Ibid., p.245-246 

mardi 2 juillet 2019

Perdu dans les broussailles.

Sanctuaire de William Faulkner



 Loin de moi l'idée de faire un résumé du livre de Faulkner. D'abord parce qu'internet en regorge, comme de tout le reste, mais surtout parce que j'en serai presque incapable. Loin de moi, aussi, l'idée de me venter, mais il est fort rare que je ne comprenne pas vraiment une histoire... et j'avoue pourtant être aujourd'hui non loin du statut d'incompréhension devant ces pages lues sans en saisir pleinement le sens et la portée. Que nous dit Faulkner en ces lignes ? Pourquoi tant d'hésitation à écrire ce qu'il voudrait écrire mais que l'on sent qu'il n'écrira pas ? Pourquoi tant de détours, de non-dits, de vagues et de violence cachée ?
 Cela pourrait bien marcher, je veux dire le vague, l'inconnu, le brouillard... s'ils n'étaient pas usés jusqu'à la corde. S'ils ne cachaient pas tout l'intérêt même qu'on porte au livre. Que l'auteur désempare le lecteur, aucun problème à cela, qu'il sous-entende de nombreuses choses sans les mentionner explicitement, aucun soucis non plus, mais qu'il n'en fasse rien, qu'il laisse les choses errer à leur gré sous leur couverture de feutre épais, sans jamais leur donner un coup de pouce (de plume) pour les éclaircir et leur offrir le sens qu'elles méritent, voilà qui n'est que moitié de littérature.

 C'est carrément vache de dire cela de Faulkner, qu'il n'est que moitié de littérature. C'est bien prétentieux de ma part, d'ailleurs. J'y vais probablement un peu fort. Mais j'ai besoin d'avouer que je suis déçue. Je m'attendais à quelque chose de grandiose, peut-être ais-je zappé ce grandiose trop grandiose pour moi, le grandiose Faulkner, l'auteur de l'Amérique. J'y ai trouvé un homme qui sait manier la plume sans obstacle et qui pourtant abat lui-même des tronc d'arbre sur sa propre route. Pourquoi ne pas jouer plus encore avec le personnage de Temple, si énigmatique : tantôt victime tantôt actrice de sa propre déchéance ? Pourquoi élaguer des personnages si puissants au début du livre, pour les rendre inaccessibles et embrouillés avec leur propre rôle (indéfini) par la suite ? Pourquoi cette intrigue obscure et impénétrable ?

 Finalement, à bien réfléchir un peu d'explicite manque. De dire les choses un peu plus froidement, plus durement, cruellement même, aurait donné une voix plus séduisante au livre et à l'intrigue. Les personnages, déjà cruels, auraient gagné en profondeur. L'oeuvre serait passée du brouillard à l'ensorcellement. Ce qui n'est que mon avis. Mais bon, peut-être est-ce là le grandiose de Faulkner avec Sanctuaire... que l'on refasse encore et encore le livre, chacun à son propre compte, s'en jamais en altérer l'étrangeté. Et que celui-ci reste pur et intouché dans son hermétisme broussailleux.

"Il s'engagea sans bruit dans l'allée. Dès la grille lui parvint l'odeur du chèvrefeuille. La maison était obscure, silencieuse, comme une épave abandonnée dans l'espace par le reflux de tous les temps. Le bruissement des insectes n'était plus qu'un son bas, monotone, exténué, partout, nulle part, comme l'agonie chimique d'un monde laissé nu et mourant à la limite du fluide où il vivait et respirait. La lune était au-dessus, mais sans lumière ; la terre s'étendait au-dessous, mais sans ténèbres. Il ouvrit la porte, entra à tâtons dans la pièce, chercha le commutateur. La voix de la nuit - les insectes et tout le reste - l'avait suivi dans la maison ; il s'avisa soudain que c'était le frottement de la terre sur son axe, à l'approche de ce moment où elle doit décider si elle va continuer de tourner ou s'arrêter à tout jamais, globe immobile dans l'espace glacé où le parfum dense du chèvrefeuille se tordait comme une fumée froide."
Sanctuaire, William Faulkner, 1972, Gallimard, p.269 

Après avoir recopié cette citation, finalement, je me dis que c'est pour ce genre de paragraphe que je ne regrette pas d'avoir insisté et lu Faulkner. Peut-être l'intrigue est-elle sombre, hermétique, mais le style est là et ces lignes parlent d'elles-mêmes, sont closes sur elles-mêmes tout en étant vraies. Elles parlent de cette vérité indicible pour nous, mortels, mais que seuls certains ont su communiquer à l'instar de Faulkner. A ce niveau là, peu importe -presque- tout le reste.

[à lire aussi l'incroyable préface d'André Malraux, éblouissante, qui donne à elle seule envie de lire ce livre]

vendredi 21 juin 2019

L'impossible possession de la nudité.


Le nu perdu,

 Porteront rameaux ceux dont l'endurance sait user la nuit noueuse qui précède et suit l'éclair. Leur parole reçoit existence du fruit intermittent qui la propage en se dilacérant. Ils sont les fils incestueux de l'entaille et du signe, qui  élevèrent aux margelles le cercle en fleurs de la jarre du ralliement. La rage des vents les maintient encore dévêtus. Contre eux vole un duvet de nuit noire.

René Char, Le nu perdu, 1978, Poésie/Gallimard

dimanche 16 juin 2019

Chroniques reykjavikoises.

,
Les nuits de Reykjavík d'Arnaldur Indridason.


 Il ne faut pas bien longtemps pour comprendre pourquoi les livres d'Indridason plaisent : ils sont limpides, directs, avec juste ce qu'il faut de cruauté. C'est essentiellement l'écriture de l'islandais qui nous invite à parler de "limpidité". Celle-ci est claire et concise, et ne s'enfonce dans aucune élucubration ou longueur non désirée. Le style et l'intrigue sont directs, francs et rien n'est laissé de côté. Un chemin est précisé dès le départ, un style est mis en place et les choses se déroulent par la suite de la manière prévue, sans déviations. La cruauté quant à elle s'insère implicitement dans l'enquête du policier Erlendur. Mais paradoxalement, ce n'est pas une impression de limpidité ni de franchise ni de cruauté qui permet de bien définir ce livre, mais bien plutôt une impression d'implicite. Car l'implicite est au cœur de cette première enquête d'Erlendur.

 Comme une sorte de pré-quel aux enquêtes ultérieures du policier, ce livre nous projette dans les rues nocturnes de la capitale islandaise, petite mais plutôt bien garnie en divers crimes et violences. Nous y retrouvons l'enquêteur clé de la fiction policière islandaise : Erlendur. Mais cet Erlendur là est encore bien jeune et arpente les rues de Reykjavík au volant d'une voiture de la police de proximité, pas de la Criminelle. Le bonhomme est plutôt taciturne, renfermé et solitaire. L'enquête qu'il va mener lui convient donc plutôt bien : elle se fera en douce, sans l'aide de coéquipiers, et portera sur la mort suspecte d'un clochard de la ville (Hannibal).
"Sentant le sommeil le gagner, il reposa son livre. Il pensait aux nuits de Reykjavík, si étrangement limpides, si étrangement claires, si étrangement sombres et glaciales. Nuit après nuit, ils sillonnaient la ville à bord d'une voiture de police et voyaient ce qui était caché aux autres : ils voyaient ceux que la nuit agitait et attirait, ceux qu'elle blessait et terrifiait. Lui-même n'était pas un oiseau nocturne, il lui avait fallu du temps pour consentir à quitter le jour et à entrer dans la nuit, mais maintenant qu'il avait franchi cette frontière, il ne s'en trouvait pas plus mal. C'était plutôt la nuit que la ville lui plaisait. Quand, dans les rues enfin désertes et silencieuses, on entendait plus que le vent et le moteur de leur voiture."
Les nuits de Reykjavík, A. Indridason, point, p.77

 L'enquête est bien menée et comporte ce qu'il faut de rebondissements et de personnages suspects pour qu'on désire ardemment connaître le coupable avant de reposer le livre sur la commode de nuit. Evidemment, nous n'avons pas affaire ici à un grand chef-d'oeuvre de la littérature. Néanmoins, le livre se lit avec une rapidité extraordinaire, l'écriture est limpide, les personnages bien trouvés, et l'intrigue captivante. Et puis, ce qui retient notre attention reste cet "implicite", logé au creux des mots et des pages de ce bouquin. 

 Parce que dans le fond, il n'y a pas grand chose qui est dit. Qui est dit clairement. Les mots sont là, mais le sens reste dans le fond des lettres, en deçà de ce que l'on peut lire. Il y a d'abord et surtout, pour illustrer mon propos, l'histoire et le personnage d'Hannibal. Ce clochard, mort depuis une année au moment de l'enquête, est le personnage énigmatique de l'enquête : on ne sait pas qui il était, la raison de sa mort, les circonstances, son histoire. C'est essentiellement pour répondre à ces questions que le livre trouve sa justification. S'il n'y avait pas le caractère envoûtant de l'enquêteur Erlendur, Hannibal serait le personnage principal de ce livre. Et puis, en dehors même de l'histoire fictive de ce clochard, c'est bien l'histoire -imaginée- des clochards reykjavikois qui est contée ici. Voire même des clochards du monde entier. Des gens qui se sont perdus en chemin, pour des raisons étranges, coupables de leur sort ou innocents, pour des raisons incroyables ou mêmes complètement banales. Et contre toute attente (car les bons sentiments, non vraiment, normalement c'est pas vraiment mon truc), l'histoire de ce clochard-ci est touchante. Et des autres aussi. L'histoire de Thuri, que l'on devine mais que l'on ne connaît pas vraiment, -donc implicite-, nous intrigue également. Comme celle de son amant, dont le rôle pourrait bien être celui du meurtrier passionnel. Parce que oui, les clochards aussi ont droit à leur histoires de passion, de jalousie et de concurrence -et puis d'alcool beaucoup. Pourtant, cela est dit sans moralisation. Ce n'est que des thèmes que le livre fait surgir de temps en temps à côté de l'intrigue principale.
Cet implicite n'est donc qu'une ébauche, une tentative de l'auteur pour parler sans lourdeur, en deçà de l'histoire du roman policier, des faiblesses et des douleurs de la société islandaise contemporaine.
"L'enquête avait révélé qu'Hannibal s'était trouvé un nouveau domicile, si on peut l'appeler ainsi, à Kringlumyri. L'été de sa mort, on l'avait en effet expulsé de la cave qu'il occupait, à la suite d'un incendie. Le propriétaire avait affirmé que le feu avait pris par sa faute, mais Hannibal avait toujours refusé d'endosser cette responsabilité, et s'était retrouvé à la rue. Son calvaire avait pris fin lorsqu'il avait déniché un refuge dans le caisson en ciment qui protégeait le pipeline d'eau chaude. Un morceau s'était détaché sur un côté de la maçonnerie, ménageant une brèche suffisamment large pour qu'un homme puisse se glisser à l'intérieur et se blottir contre la canalisation.
Cet endroit avait été le dernier domicile d'Hannibal avant qu'on ne le retrouve noyé dans les tourbières. Il avait vécu là avec quelques chats errants qui s'étaient rassemblés autour de lui comme l'avaient fait autrefois les oiseaux autour de saint François d'Assise."
Ibid. p.26 

vendredi 31 mai 2019

Emile, encore et toujours Emile.

Le cycle des Rougon-Macquart de Zola.



Par une force insoupçonnée, je me suis replongée dans la lecture du célèbre cycle zolien, les Rougon-Macquart. Je dis "insoupçonnée", puisque cela faisait bien longtemps qu'étaient délaissées dans ma bibliothèque les lectures scolaires, les lectures trop classiques, celles que l'on avale souvent sous la force et la pression de mauvais professeurs. Bien que ne négligeant pas les "classiques", je ne me tournais depuis quelques temps que vers ceux qui me paraissaient dignes d'un intérêt personnel, liés à mes goûts et mes envies du moment. Et un Zola, comme un Balzac ou un Proust (quoique Proust...) ne se plaçaient pas en travers de mes lectures. Et puis pouf. Zola réémerge subitement. Un peu comme un oiseau qui frappe un pare-brise et oblige le conducteur (moi en l'occurrence) à s'arrêter, paniqué, pour reprendre sa respiration et observer l'élément perturbateur, attendant bien trop longtemps que de coutume pour reprendre sa route.
Je me suis laissée piégée par l'oiseau libre mais captivant qu'est Zola. Qu'est tout livre de Zola.

Je me souviens de ces moments de terreur à la lecture de Thérèse Raquin. Je dis bien de "terreur", oui. Plus de frissons m'ont traversé l'échine que pour une histoire de Stephen King. J'ai appris, au lycée, avec Thérèse, le glauque et l'horreur des mots et des livres. Tout en étant effrayée, j'ai aimé ça. J'en ai redemandé, plus tard, en suppliant d'autres auteurs et d'autres fictions de me redonner ce goût de l'effroi un livre à la main. Je ne sais pas pourquoi j'ai délaissé Zola aussi longtemps. Disons huit ans. Probablement par paresse, par oubli, et/ou par préjugé. Parce qu'au fond, l'expérience n'avait pas été si mauvaise que cela.
Et voilà que l'autre jour, dans un de mes nombreux détours dans une librairie, je tombe sur La bête humaine. Et que mon intérêt, au lieu de me pencher vers d'autres livres, s'est concentré dessus. De ce petit livre de poche je voulais en être propriétaire et l'avaler le plus vite possible. Ce que je fis en rentrant chez moi.

Probablement est-ce d'abord le titre, plus que le nom cultissime de l'auteur qui m'a poussé à rentrer dans mon nid douillet en sa compagnie. En tant que philosophe, portée essentiellement sur les question de l'être, de l'homme et de ses détours, je ne pouvais que tomber dans une longue chaîne de fantasmes étymologico-sémiotiques, entre bête et homme. Dans un second temps, ce fut le désir insatiable de plonger profondément dans l'univers d'un auteur culte/classique/incontournable mis trop longtemps de côté.
Je ne fus pas déçue. La bête humaine, c'est terrible. Moins terrible que mes souvenirs de jeunesse de Thérèse, mais tout de même assez pour exciter mon imagination. De ces rouages ferroviaires, témoins des plus grandes indécences et des crimes plus ou moins passionnels, je suis tombée sous le charme. Un charme métallique, âpre, gris et poussiéreux. Zola a gagné son pari ici, il m'a récupéré dans son camp. Il m'en fallait donc de suite un deuxième, et si possible, un deuxième qui serait le premier de l'épopée.

La Fortune des Rougon s'est donc imposé tout naturellement. Il est le premier de cette tragédie familiale de grande ampleur. De lui naît une filiation complexe, retors, tragique. La preuve qu'avec un peu de passion et de bonne volonté, on peut tout faire : d'une époque de l'histoire de France qui ne me passionne guère (les soubresauts de la République au XIXe), j'en suis venue à me délecter des histoires de chacun de ces personnages atypiques et de leur environnement social, politique et historique. Pire encore, j'en suis venue à attendre cette colonne des insurgés en marche depuis la forêt de la Seille et à espérer secrètement qu'il envahisse et démantèle le salon jaune de Plassans. Tout en sachant qu'il y aura des morts. Car la mort chez Zola ne se fait guère attendre. Elle rôde toujours, non pas surnaturelle et mystique, mais bien naturelle et froide. Elle est toujours là, à attendre ce moment où elle reprendra ses droits sur l'homme, où elle définira une fois pour toute le rythme et le sens de la vie humaine, d'un jugement sourd et sans appel. Elle n'est pas seulement l'aval de toute vie, la mort est aussi et surtout chez Zola, le barème et l'indice de l'amour. Plus un amour est fort et passionné, plus la mort sera proche. Ce pourquoi les deux adolescents éperdus, Miette et Silvère, sentent presque le souffre froid de la mort sur leur épaules, dans le terrain vague de Saint-Mittre.
Et ce fut ainsi que, pendant près de deux années, ils s'aimèrent dans l'allée étroite, dans la campagne large. Leur idylle traversa les pluies glacées de décembre et les brûlantes sollicitations de juillet, sans glisser à la honte des amours communes ; elle garda son charme exquis de conte grec, son ardente pureté, tous ses balbutiements naïfs de la chair qui désire et qui ignore. Les morts, les vieux morts eux-mêmes, chuchotèrent vainement à leurs oreilles. Et ils n'emportèrent de l'ancien cimetière qu'une mélancolie attendrie, que le pressentiment vague d'une vie courte ; une voix leur disait qu'ils s'en iraient, avec leur tendresses vierges, avant les noces, le jour où ils voudraient se donner l'un à l'autre. Sans doute ce fut là, sur la pierre tombale, au milieu des ossements cachés sous les herbes grasses, qu'ils respirèrent leur amour de la mort, cet âpre désir de se coucher ensemble dans la terre, qui les faisaient balbutier au bord de la route d'Orchères, par cette nuit de décembre, tandis que les deux cloches se renvoyaient leurs appels lamentables.
La Fortune des Rougon, Zola, 2004, le livre de poche, p.309 


D'appel lamentable, il y a aussi celui de tante Dide, point de départ à toute cette lignée des Rougon et des Macquart, délaissée par chacun de ses enfants dans sa petite impasse Saint-Mittre. Elle lutte contre l'appel tonitruant du passé. Les souvenirs douloureux de son dernier amour, Macquart, sont toujours pour elle source de douleurs. Seul Silvère, doux et charitable, reste auprès de cette femme meurtrie mais qui n'est pas sans faute, expiant pour elle, par sa pureté et sa générosité et dans une ignorance sincère, les anciens péchés commis. Malgré cela, Adélaïde n'est jamais à l'abri de crises aiguës provoquées par les fantômes du passé, ou de triste lamentations intérieures sur ce qui n'est plus mais qui toujours l'appelle et la retient. Elle apparaît alors comme la lamentable prisonnière de ces méfaits qui ne lui appartiennent plus, mais qui ressortissent désormais aux chemins de la mémoire.
La grand-mère était venue par hasard au puits. En apercevant, dans la vieille muraille noire, la trouée blanche de la porte que Silvère avait ouverte toute grande, elle reçut au cœur un coup violent. Cette trouée blanche lui semblait un abîme de lumière creusé brutalement dans son passé. Elle se revit au milieu des clartés du matin, accourant, passant le seuil avec tout l'emportement de ses amours nerveuses. Et Macquart était là qui l'attendait. Elle se pendait à son cou, elle restait sur sa poitrine, tandis que le soleil levant, entrant avec elle dans la cour par la porte qu'elle ne prenait pas le temps de refermer, la tirait cruellement du sommeil de sa vieillesse, comme un châtiment suprême, en réveillant en elle les cuissons brûlantes du souvenir. Jamais l'idée ne lui était venue que cette porte pût encore s'ouvrir. La mort de Macquart, pour elle, l'avait murée. Le puits, la muraille entière auraient disparu sous terre qu'elle ne se serait pas sentie frappée d'une stupeur plus grande. Et, dans son étonnement, montait sourdement une révolte contre la main sacrilège qui, après avoir violé ce seuil, avait laissé derrière elle la trouée blanche comme une tombe ouverte. Elle s'avança, attirée par une sorte de fascination. Elle se tint immobile, dans l'encadrement de la porte.
Ibid., p. 284 

dimanche 19 mai 2019

Course-poursuite dans les marécages

Les Maraudeurs de Tom Cooper



On a parfois tendance à lire des livres comme l'on regarde des films aujourd'hui : de manière boulimique et sans profondeur. Il faut dire que les titres sont souvent accrocheurs, les couvertures soignées, comme de beaux acteurs américains bien choisis, mais le reste laisse parfois (et disons plus : souvent) à désirer. Ce n'est pas vraiment le cas de cette petite pépite qui nous garde longtemps pantois, bien après avoir refermé sa quatrième de couverture.
Et pourtant, à première vue, difficile de dire ce qui nous tient en haleine dans ce livre. Au départ, trop de personnages avec des noms complexes à retenir (pour un lecteur francisé), une ambiance qui met plusieurs chapitres à s'installer, et surtout des -més-aventures qui paraissent, à première vue, indépendantes les unes des autres. Tout cela est faux, à partir d'un certain point.
C'est comme si Tom Cooper nous disait "voilà, j'aurais pu continuer comme ça, mais j'ai choisi de passer à la vitesse supérieure". Et sans s'en rendre compte, nous voilà captivés, subjugués par une histoire que l'on a vue venir tout en la sous-estimant. On savait que quelque chose relierait ces vies désenchantées et salie par la vase, par le pétrole, par les catastrophes et empestant la crevette. Mais on ne pensait pas que cela les relierait aussi bien. Difficile d'exprimer ce que la lecture des Maraudeurs déclenche en nous : une sorte de fascination triste, un peu perverse aussi. Parce quoi qu'on en dise, on adore ces histoires de marécages. Et qu'on en redemande encore.
Cela fait bien longtemps qu'en parcourant les auteurs américains qui osent parler de la profondeur de leur pays (de cette profondeur bien souvent dure et sale), nous ne sommes pas tombés sur un écrivain de cette sorte là. Vous savez, le dernier c'était probablement Donald Ray Pollock. Les deux se ressemblent bien. Ils savent mettre en scène des éclopés de la vie étasunienne. Et ils savent nous les faire aimer. Impossible de détester le personnage de Lindquist ici. Cet homme à qui il ne reste qu'un bras, et qui se fait voler sa prothèse en guise d'introduction. Qui parcourt la Barataria avec son détecteur de métaux, dans une certitude constante de découvrir le trésor de sa vie. Celui qui lui permettra de partir de cet enfer, de vivre une autre vie. Bien évidemment, ce n'est pas spoiler que de dire que cela n'arrivera jamais. On ne sort pas du Bayou. Une fois né et grandi en lui, on y reste jusqu'à la mort -même quand elle est violente. C'est ce que comprend le jeune personnage du livre, Wes Trench, une fois les péripéties en passe de se terminer : 
"Quand on traversait la ville, on ne voyait que des devantures condamnées, des bicoques affaissées sous le poids des éléments et des pontons qui partaient en ruine, une planche après l'autre, engloutis dans le bayou.
Et toujours ce même refrain, à la télé comme dans les livres : la Barataria était en train de disparaître, de s'effondrer dans les eaux du golfe. (...) Bientôt, disaient les anciens, Jeanette ne serait plus qu'une ville fantôme, noyée au fond de la baie. La tombe de vos parents, la tombe de vos grands-parents, peut-être même votre propre tombe- six pieds sous l'eau. (...)
Dès qu'il franchissait les frontières de Jeanette, il se faisait l'effet d'un étranger, d'un inconnu du passage. Sa façon de parler, les mots qu'il employait, le teint bistre de sa peau, couleur de boue. Les gens lui disaient qu'il avait le bayou dans la voix. D'autres, moins amènes, le traitaient de plouc. (...) Pour le meilleur et pour le pire, c'était ici qu'il était chez lui, dans la Barataria. Quoi que cela puisse vouloir dire. 
Wes sentait que son avenir était enraciné à ce lieu. A moins qu'il n'y fût attaché au contraire par la force de la gravité du passé. Peut-être un peu des deux."
C'est un souffle frais apporté par Cooper avec ce livre merveilleux, malgré toute la douleur qu'il contient. Une ode incroyable et savoureuse au Bayou ; à ce qui se meurt et se démène pour ne pas couler. A ce qui disparaît, parce qu'on en a oublié un moment la beauté.