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mardi 31 mars 2020

Confinement jour 14 / poème 2

Transe antédiluvienne

J'aurai beau chercher la proie jusque dans le désert
Dans le tableau rouge, et de mon père et de ma mère,
Dans les sous-bois charpentés et les collines insensées
Je ne me ferai pourtant jamais chasseur.

Sous le feuillage d'un bois j'aurais tôt fait de m'arrêter
Ecouter les restes de pluies après le déluge dans la vallée,
Voir les amours naissants des pierres s'envoler
C'est un cadeau léger que de s'effacer dans la chaleur.

Ou dans le gazon gris d'une ville inanimée, abrutie
Par l'instant suspendu là, laissant flotter les particules
D'une canicule où les clavicules offrent une vastitude -
d'os de nos cœurs / ravagés d'une impossible parousie.

Giorgio de Chirico, La tour rouge, 1913

dimanche 23 février 2020

Je suis liquide



J'ai tendance à me laisser tomber au sol. A laisser tomber. A m'évanouir dans une flaque d'eau. Qu'on me laisse quelque chose j'en fais de l'eau.

L'échec, plutôt que de m'affecter sur le coup, m'a grignoté à petites dents, lentement. J'en suis arrivée à me demander s'il existait, ne le voyant point de face, ne le sentant point.
Mais il était bien là, sournois, pris d'un large fou rire en apercevant mon visage étonné.
Ais-je le droit de faillir ?

J'admire les grandes églises, les cathédrales. Elles sont hautes, sans vertiges, les pointes désignant (défiant) le ciel, fières, dure, froides. Leurs pierres grises me rappellent mon petit cœur rose, et chaud de mes excès d'émotions. Et les pulsations trop vives de ce dernier me semblent alors une insulte à la grandeur du monde extérieur.

Une goutte d'eau ne devrait pas penser.
Alors l'harmonie se rompt.

mardi 18 février 2020

Divin Antonin


L'émotion de L'ombilic des Limbes et autres textes


 C'est dur d'expliquer l'émotion qui vous prend à la gorge en lisant ne serait-ce qu'une seule phrase d'Antonin Artaud. Il y a, déjà, le moment propice pour le lire. Etre réceptif à Artaud, c'est d'abord trouver le moment spécifique, car il y a des situations ou des états d'âmes qui ne s'y prêtent pas du tout. Mais quand chaque élément concorde à vous embarquer dans le fleuve Antonin, il y a de fortes chances pour que vous y couliez. C'est mon cas, et je sombre encore, emportée par la folie du bonhomme et son chant puissant.

Je ne me sens pas capable d'expliquer Antonin Artaud. Pour plusieurs raisons probablement, d'abord parce qu'il me semble vraiment très complexe de parler d'une littérature comme la sienne : polyphonique, épineuse, polymorphe, dense et hermétique. Ensuite parce que sa parole ne se prête pas tellement à l'explicitation, à l'analyse ni à l'étude. Elle est close sur elle même, ne renferme qu'elle même et ne prêche rien qui serait bon à écrire ou à décortiquer. Et enfin, les exubérances, les douleurs et les cris d'Antonin me paraissent parfois si proches de moi que les frissons mêmes n'arrivent plus à réguler ni ma température ni l'angoisse qui me monte à la gorge en songeant à ce que je partage -malheureusement- avec cet homme.

Je n'ai pas non plus envie, de décrypter Antonin Artaud. De lui ôter ses ailes, de lui faire perdre sa magie. Je n'ai pas envie de dénaturer ce bruit en des accords, certes plus éclairés et mieux agencés, mais loin de l'original, de la pureté initiale, disons de la lucidité divine du texte primitif. Je lis Artaud par brèches, comme j'observerais par des trous de serrure afin de voir, d'un certain point de vue nouveau et singulier, le monde et la réalité. Je lis Artaud comme des failles, douloureuses et sanglantes, mais néanmoins indispensables pour laisser passer un filet de lumière. Je lis Artaud comme je ris et comme je pleure, dans des moments où l'émotion souvent me dépasse, me surpasse et m'enlève à mon esprit, me ravit à mon corps pour un court instant, et me laisse béate une fois revenue en moi, dans le quotidien aveugle et sourd de la vie.

Se retrouver dans un état d'extrême secousse, éclaircie d'irréalité, avec dans un coin de soi-même, des morceaux du monde réel.
Antonin Artaud, Le Pèse-nerfs