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mercredi 1 janvier 2020

On fera mieux l'année prochaine




Livres lus en 2019

(qui n'a pas été une année des plus prolifique en terme de lecture...)



- Une folie meurtrière, P. D. James
- La mystérieuse affaire de Styles, Agatha Christie
- La plume empoisonnée, Agatha Christie
- Dust, Sonia Delzongle
- Chasseurs de têtes, Jo Nesbo
- Songe d'une nuit d'été, William Shakespeare
- Rue sans-souci, Jo Nesbo
- Bandini, John Fante
- Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, tome 1, Vladimir Jankélévitch
- Poésies, Alexander Pouchkine
- Le cinéma expressionniste allemand, CNC
- Anthologie de la poésie russe, collectif
- (re.) Phédon, Platon
- (re.) Théétète, Platon
- Le grand roman de la physique quantique, Manjit Kumar
- Anthologie de la poésie de la forêt, collectif
- Vengeance sur la plaine du temple Goji-in, Mori Ogai
- (re.) Le visible et l'invisible, Maurice Merleau-Ponty
- La littérature et le mal, Georges Bataille
- Je suis un chat, Natsume Soseki
- Le chat, son maître et ses deux maîtresses, Jun'ichiro Tanizaki
- L'oeuvre d'art à l'époque de sa reproduction technique, Walter Benjamin
- Écrits sur l'art, Charls Baudelaire
- Les bibliothèques, collectif
- Histoire du livre, collectif
- Le nu perdu, René Char
- La femme en vert, Arnaldur Indridasson
- Sanctuaire, William Faylkner
- Les nuits de Reykjavik, Arnaldur Indridasson
- Fata Morgana, William Kotwinkle
- Demande à la poussière, John Fante
- La fortune des Rougon (les Rougon-Maquart, tome 1), Emile Zola
- La curée (les R.-M., tome 2), Emile Zola
- Pottsville, 1280 habitants, Jim Thompson
- Les revenants, Laura Kasischke
- Le ventre de Paris (les R.-M., tome 3), Emile Zola
- La conquête de Plassans (les R.-M., tome 4), Emile Zola
- La dame au petit chien, Anton Tchekhov
- (re.) Éloge de l'ombre, Jun'ichiro Tanizaki
- La vérité sur l'affaire Harry Quebert, Joël Dicker
- Quo Vadis ?, Henryk Sienkiewicz
- Moby dick, Herman Melville
- La confession impudique, Jun'ichiro Tanizaki
- Des fleurs pour Algernon, Daniel Keyes
- Le voyage de Marcus, Christian Goudineau
- Tango de Santan, Laszlo Krasznahorkai
- La faute de l'abbé Mouret (les R.-M., tome 5), Emile Zola

mardi 27 août 2019

Dans les coulisses de la peinture florentine.


La société du mystère de Dominique Fernandez

Agnolo Bronzino, Christ en croix, Nice,
musée des Beaux-Arts (musée Jules Chéret)

 C'est toujours un plaisir de trouver sur l'étal d'une librairie un nouveau livre de Dominique Fernandez. D'abord parce que cela fait chaud au cœur de savoir que le monsieur n'arrête pas l'écriture (malgré son âge), mais surtout parce qu'on devine instantanément qu'on va apprendre beaucoup de la vie d'un peintre (ou autre : poète, auteur, etc.), accompagné de quelques bonnes anecdotes croustillantes. On sait également d'avance que l'écriture, toujours la même, sera fluide, simple mais profonde, au goût du jour avec ce qu'il faut d'érudition pour ne pas tomber dans la facilité. C'est cela qui fait de Dominique Fernandez un très bon écrivain français, et cela depuis de nombreuses années. Il y a ce qu'il faut de connaissances, de curiosité, de bonheur d'écrire et de partager, de recherche et de liberté.

 La liberté, Fernandez l'use avec férocité. Il l'use essentiellement dans l'écriture (et j'imagine dans sa propre vie également -mais cela ne nous regarde pas), son écriture, qui est libre : libre de ses sujets, libre de ses désirs et de ce qu'elle expose. Pour le dire plus franchement et avec moins de fioritures : Fernandez n'hésite pas à parler de ce qu'il veut. Et disons-le encore plus clairement : il aime et il veut parler des garçons. Parfois excessivement, selon ma propre opinion. Loin de moi d'avoir de quelconques préjugés ou répugnances sur ce sujet (au contraire, j'admire Fernandez pour ceci également qu'il parle sans détours d'amours et de sexes masculins, ce n'est pas si désagréable, même pour une femme hétérosexuelle), mais il semblerait que l'on tombe, de temps en temps, dans le trop-dit, dans l'excès, dans le "je remets encore ça sur le tapis au-cas-où-vous-n'auriez-pas-compris". Fernandez aurait du suivre de plus près ce qu'il nous enseigne dans ce livre (et dans d'autres plus anciens aussi), à savoir que les choses cachées ont parfois plus de force et de puissance pour ceux à qui elles sont destinées. Si sa plume était restée un petit peu plus mystérieuse et codée le livre aurait redoublé d'intérêt et de pouvoir.

 N'empêche que l'histoire d'Agnolo Bronzino racontée ici est passionnante (moins passionnante de mon point de vue que celle du Caravage dans La course à l'abîme, plus ancienne, mais d'une portée et d'une voix plus énergique). On se trouve projeté dans la société florentine. C'est toujours une grande émotion que de trouver un livre capable de nous retranscrire avec singularité les mondes anciens. Fernandez en est capable, il nous l'a déjà prouvé par le passé, notamment quand il s'agit de l'Italie. Plongés que nous sommes dans la Renaissance d'après Léonard, pendant le règne de Michel-Ange (qui travaille à Rome pour sa part), nous voguons entre les tribulations d'un Bronzino d'abord jeune, sous l'égide d'un Jacopo Pontormo, un petit peu fêlé, mais non moins attachant. Notre petit Bronzino timide évolue dans cette sphère artistique flamboyante et marginale, aux côtés d'Andrea del Sarto, de Parmigiano, ou de Rosso Fiorentino. Viendront s'ajouter par la suite des aventures avec Giorgio Vasari, Allessandro Allori (dont la relation avec Bronzino est émouvante si on se laisse prendre au jeu) et bien sûr, Benvenuto Cellini, dont le caractère ne cesse de surprendre.
 Ne dévoilons pas ici les intrigues, les amours et les rebondissements, ce serait gâcher au plaisir de la lecture. Restons sur ce point positif, qui est selon moi le mérite du livre, de nous retranscrire un monde perdu aujourd'hui, dont Fernandez rêve avec ardeur ; d'un rêve si vigoureux qu'il nous entraîne avec lui dans sa vision merveilleuse et exaltée.

dimanche 16 juin 2019

Chroniques reykjavikoises.

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Les nuits de Reykjavík d'Arnaldur Indridason.


 Il ne faut pas bien longtemps pour comprendre pourquoi les livres d'Indridason plaisent : ils sont limpides, directs, avec juste ce qu'il faut de cruauté. C'est essentiellement l'écriture de l'islandais qui nous invite à parler de "limpidité". Celle-ci est claire et concise, et ne s'enfonce dans aucune élucubration ou longueur non désirée. Le style et l'intrigue sont directs, francs et rien n'est laissé de côté. Un chemin est précisé dès le départ, un style est mis en place et les choses se déroulent par la suite de la manière prévue, sans déviations. La cruauté quant à elle s'insère implicitement dans l'enquête du policier Erlendur. Mais paradoxalement, ce n'est pas une impression de limpidité ni de franchise ni de cruauté qui permet de bien définir ce livre, mais bien plutôt une impression d'implicite. Car l'implicite est au cœur de cette première enquête d'Erlendur.

 Comme une sorte de pré-quel aux enquêtes ultérieures du policier, ce livre nous projette dans les rues nocturnes de la capitale islandaise, petite mais plutôt bien garnie en divers crimes et violences. Nous y retrouvons l'enquêteur clé de la fiction policière islandaise : Erlendur. Mais cet Erlendur là est encore bien jeune et arpente les rues de Reykjavík au volant d'une voiture de la police de proximité, pas de la Criminelle. Le bonhomme est plutôt taciturne, renfermé et solitaire. L'enquête qu'il va mener lui convient donc plutôt bien : elle se fera en douce, sans l'aide de coéquipiers, et portera sur la mort suspecte d'un clochard de la ville (Hannibal).
"Sentant le sommeil le gagner, il reposa son livre. Il pensait aux nuits de Reykjavík, si étrangement limpides, si étrangement claires, si étrangement sombres et glaciales. Nuit après nuit, ils sillonnaient la ville à bord d'une voiture de police et voyaient ce qui était caché aux autres : ils voyaient ceux que la nuit agitait et attirait, ceux qu'elle blessait et terrifiait. Lui-même n'était pas un oiseau nocturne, il lui avait fallu du temps pour consentir à quitter le jour et à entrer dans la nuit, mais maintenant qu'il avait franchi cette frontière, il ne s'en trouvait pas plus mal. C'était plutôt la nuit que la ville lui plaisait. Quand, dans les rues enfin désertes et silencieuses, on entendait plus que le vent et le moteur de leur voiture."
Les nuits de Reykjavík, A. Indridason, point, p.77

 L'enquête est bien menée et comporte ce qu'il faut de rebondissements et de personnages suspects pour qu'on désire ardemment connaître le coupable avant de reposer le livre sur la commode de nuit. Evidemment, nous n'avons pas affaire ici à un grand chef-d'oeuvre de la littérature. Néanmoins, le livre se lit avec une rapidité extraordinaire, l'écriture est limpide, les personnages bien trouvés, et l'intrigue captivante. Et puis, ce qui retient notre attention reste cet "implicite", logé au creux des mots et des pages de ce bouquin. 

 Parce que dans le fond, il n'y a pas grand chose qui est dit. Qui est dit clairement. Les mots sont là, mais le sens reste dans le fond des lettres, en deçà de ce que l'on peut lire. Il y a d'abord et surtout, pour illustrer mon propos, l'histoire et le personnage d'Hannibal. Ce clochard, mort depuis une année au moment de l'enquête, est le personnage énigmatique de l'enquête : on ne sait pas qui il était, la raison de sa mort, les circonstances, son histoire. C'est essentiellement pour répondre à ces questions que le livre trouve sa justification. S'il n'y avait pas le caractère envoûtant de l'enquêteur Erlendur, Hannibal serait le personnage principal de ce livre. Et puis, en dehors même de l'histoire fictive de ce clochard, c'est bien l'histoire -imaginée- des clochards reykjavikois qui est contée ici. Voire même des clochards du monde entier. Des gens qui se sont perdus en chemin, pour des raisons étranges, coupables de leur sort ou innocents, pour des raisons incroyables ou mêmes complètement banales. Et contre toute attente (car les bons sentiments, non vraiment, normalement c'est pas vraiment mon truc), l'histoire de ce clochard-ci est touchante. Et des autres aussi. L'histoire de Thuri, que l'on devine mais que l'on ne connaît pas vraiment, -donc implicite-, nous intrigue également. Comme celle de son amant, dont le rôle pourrait bien être celui du meurtrier passionnel. Parce que oui, les clochards aussi ont droit à leur histoires de passion, de jalousie et de concurrence -et puis d'alcool beaucoup. Pourtant, cela est dit sans moralisation. Ce n'est que des thèmes que le livre fait surgir de temps en temps à côté de l'intrigue principale.
Cet implicite n'est donc qu'une ébauche, une tentative de l'auteur pour parler sans lourdeur, en deçà de l'histoire du roman policier, des faiblesses et des douleurs de la société islandaise contemporaine.
"L'enquête avait révélé qu'Hannibal s'était trouvé un nouveau domicile, si on peut l'appeler ainsi, à Kringlumyri. L'été de sa mort, on l'avait en effet expulsé de la cave qu'il occupait, à la suite d'un incendie. Le propriétaire avait affirmé que le feu avait pris par sa faute, mais Hannibal avait toujours refusé d'endosser cette responsabilité, et s'était retrouvé à la rue. Son calvaire avait pris fin lorsqu'il avait déniché un refuge dans le caisson en ciment qui protégeait le pipeline d'eau chaude. Un morceau s'était détaché sur un côté de la maçonnerie, ménageant une brèche suffisamment large pour qu'un homme puisse se glisser à l'intérieur et se blottir contre la canalisation.
Cet endroit avait été le dernier domicile d'Hannibal avant qu'on ne le retrouve noyé dans les tourbières. Il avait vécu là avec quelques chats errants qui s'étaient rassemblés autour de lui comme l'avaient fait autrefois les oiseaux autour de saint François d'Assise."
Ibid. p.26 

dimanche 19 mai 2019

Course-poursuite dans les marécages

Les Maraudeurs de Tom Cooper



On a parfois tendance à lire des livres comme l'on regarde des films aujourd'hui : de manière boulimique et sans profondeur. Il faut dire que les titres sont souvent accrocheurs, les couvertures soignées, comme de beaux acteurs américains bien choisis, mais le reste laisse parfois (et disons plus : souvent) à désirer. Ce n'est pas vraiment le cas de cette petite pépite qui nous garde longtemps pantois, bien après avoir refermé sa quatrième de couverture.
Et pourtant, à première vue, difficile de dire ce qui nous tient en haleine dans ce livre. Au départ, trop de personnages avec des noms complexes à retenir (pour un lecteur francisé), une ambiance qui met plusieurs chapitres à s'installer, et surtout des -més-aventures qui paraissent, à première vue, indépendantes les unes des autres. Tout cela est faux, à partir d'un certain point.
C'est comme si Tom Cooper nous disait "voilà, j'aurais pu continuer comme ça, mais j'ai choisi de passer à la vitesse supérieure". Et sans s'en rendre compte, nous voilà captivés, subjugués par une histoire que l'on a vue venir tout en la sous-estimant. On savait que quelque chose relierait ces vies désenchantées et salie par la vase, par le pétrole, par les catastrophes et empestant la crevette. Mais on ne pensait pas que cela les relierait aussi bien. Difficile d'exprimer ce que la lecture des Maraudeurs déclenche en nous : une sorte de fascination triste, un peu perverse aussi. Parce quoi qu'on en dise, on adore ces histoires de marécages. Et qu'on en redemande encore.
Cela fait bien longtemps qu'en parcourant les auteurs américains qui osent parler de la profondeur de leur pays (de cette profondeur bien souvent dure et sale), nous ne sommes pas tombés sur un écrivain de cette sorte là. Vous savez, le dernier c'était probablement Donald Ray Pollock. Les deux se ressemblent bien. Ils savent mettre en scène des éclopés de la vie étasunienne. Et ils savent nous les faire aimer. Impossible de détester le personnage de Lindquist ici. Cet homme à qui il ne reste qu'un bras, et qui se fait voler sa prothèse en guise d'introduction. Qui parcourt la Barataria avec son détecteur de métaux, dans une certitude constante de découvrir le trésor de sa vie. Celui qui lui permettra de partir de cet enfer, de vivre une autre vie. Bien évidemment, ce n'est pas spoiler que de dire que cela n'arrivera jamais. On ne sort pas du Bayou. Une fois né et grandi en lui, on y reste jusqu'à la mort -même quand elle est violente. C'est ce que comprend le jeune personnage du livre, Wes Trench, une fois les péripéties en passe de se terminer : 
"Quand on traversait la ville, on ne voyait que des devantures condamnées, des bicoques affaissées sous le poids des éléments et des pontons qui partaient en ruine, une planche après l'autre, engloutis dans le bayou.
Et toujours ce même refrain, à la télé comme dans les livres : la Barataria était en train de disparaître, de s'effondrer dans les eaux du golfe. (...) Bientôt, disaient les anciens, Jeanette ne serait plus qu'une ville fantôme, noyée au fond de la baie. La tombe de vos parents, la tombe de vos grands-parents, peut-être même votre propre tombe- six pieds sous l'eau. (...)
Dès qu'il franchissait les frontières de Jeanette, il se faisait l'effet d'un étranger, d'un inconnu du passage. Sa façon de parler, les mots qu'il employait, le teint bistre de sa peau, couleur de boue. Les gens lui disaient qu'il avait le bayou dans la voix. D'autres, moins amènes, le traitaient de plouc. (...) Pour le meilleur et pour le pire, c'était ici qu'il était chez lui, dans la Barataria. Quoi que cela puisse vouloir dire. 
Wes sentait que son avenir était enraciné à ce lieu. A moins qu'il n'y fût attaché au contraire par la force de la gravité du passé. Peut-être un peu des deux."
C'est un souffle frais apporté par Cooper avec ce livre merveilleux, malgré toute la douleur qu'il contient. Une ode incroyable et savoureuse au Bayou ; à ce qui se meurt et se démène pour ne pas couler. A ce qui disparaît, parce qu'on en a oublié un moment la beauté.