jeudi 25 juin 2020

Meredith sauvée des eaux


Mudwoman de Joyce Carol Oates


Nous ne sommes pas fait que de chair et d'os. La "pâte" dont nous sommes fait peut varier selon les types, selon les événements, selon les histoires. M. R. Neukirchen est de ceux (de celles) qui sont pétris de boue et dont les racines sont invisibles. Comme ces arbres des marais, des mangroves, dont le tronc débouche tout à coup sous nos yeux sans savoir ce qui repose et ce qui retient toute cette masse, en dessous. Il n'y a pas toujours que de l'humain en nous. M. R. Neukirchen en est la preuve : il y a de l'inhumain, de l'inconscient, de l'impensé, de l'oublié, de la matière brute, de l'animal. Si le personnage ici semble pure abstraction au départ, il devient si concret, si dur, si primitif, à mesure que l'histoire se déroule, que c’en est déroutant. Le tour de force tient à cela : M. R. devient presque trop réelle, trop brutale, trop proche. On sentirait presque l'odeur de boue sur l'oreiller. 

"C'était cela la condition humaine, peut-être ? - l'effort de demeurer humain."

 Il est évidemment question dans ce roman de la recherche de soi, de la quête d'identité, de la volonté (tantôt consciente, tantôt inconsciente) de se trouver, de savoir par-dessous tout et contre tout. Savoir ce qu'il y a avant, avant cette réussite, avant ce statut de présidente d'université, avant cette brillante carrière et ces illustres études, avant ces deux parents adoptifs aimants. Mais ce savoir ne s'accommode guère d'une réflexion logique et claire. Ce n'est pas de la philosophie, M. R. l'apprend à ses dépens. Loin de se douter de ce qui se conspire en elle et dans sa vie, M. R. se laisse d'abord doucement vaquer aux événements. Et nous aussi. Avec un plaisir malsain et pervers, nous (lecteurs) nous laissons conter l'histoire de cette femme. A aucun moment ne m'est venue l'envie d'arrêter. C'est une lecture qui devient pulsionnelle et habitée. C'est une lecture vorace et addictive, dans laquelle nous sommes pieds et poings embourbés.
De toutes les aventures et les embarras de Mudwoman, ce qui reste après fermeture des pages est l'image de la terre humide (la boue) et des racines souterraines (ou subaquatiques : sous l'eau du marais) entrelacées. Mudwoman est un mélange osé de ces deux matières et elles ne cessent de résonner en elle et dans le récit. La quête définitive de Mudwoman reste celle de l'endroit E, celui où elle aurait dû mourir, mais où elle n'est pas morte ; donc celui de la boue et de la vase, tout au fond d'un coin de nature abandonné du monde.
Et pourtant, que c'est loin tout cela de la philosophie. Du statut renommé de présidente d'université, de professeur éminent de philosophie. J'aurais d'ailleurs apprécié que le paradoxe entre les deux (le savoir universitaire, en l'occurrence philosophique, et la matière brute, la folie aussi) soit poussé encore plus loin. 

"Première femme, première année. Premier président femme de l'Université.  
Quelle reconnaissance elle éprouvait ! Mais aussi quel ressentiment ! Première femme. Pourquoi était-ce aussi important. Pourquoi le sexe était-il aussi important ! C'était un paradoxe classique de la philosophie : où est le moiDans le corps ou dans... l'âmeExiste-t-il une âme, d'ailleurs ? Existe-t-il un moiOu plutôt... des moiOu plutôt (l'horreur la plus probable, dans la lumière crue du jour au sortir d'une nuit d'insomnie) pas de moi autre qu'une matière cérébrale perpétuellement menacée d'anéantissement."

Mudwoman évite l'anéantissement avec une force pure, bestiale, une force insoupçonnée mais pourtant bien là. Comme elle s'est échappé de la boue, elle s'est extirpée de la fange (littérale et figurée), comme Baudelaire, M. R. a changé la boue en or, et comme un soldat en plein champ de bataille, elle néantisera tout obstacle qui sera sur son passage. C'est un récit de force et de vaillance, de courage et de cœur qui ne laisse pas insensible. En toute honnêteté, je ne m'attendais pas à lire un roman aussi puissant, aussi dur psychologiquement, sous ses airs simples, abordable et innocent. Résolue à vivre ce que sa vie est réellement, à ce que son histoire est (a été), c'est un exemple de courage (parfois plus ou moins conscient d'être tel) dans des situations qui sont, en principe, impossibles à voir en face, à penser. En définitive, M. R. doit accepter avec nous le temps qui fait les êtres et les choses, ce temps qui est insurmontable et indépassable. 

"Mais alors tout ceci n'aurait pas pu arriver, pensa-t-elle. Or c'est arrivé.
Le temps terrestre est irréversible. Le temps terrestre ne s'écoule que dans une seule direction.
"

samedi 18 avril 2020

Le monde soumis à la tentation de brûler

La nuit du bûcher de Sandor Marai

Michael Pacher, St Augustin et le diable, 1471-1475,

J'ai attendu quelques jours avant de donner mon avis sur ce livre de Sandor Marai. En toute honnêteté, c'est un livre que j'ai lu très rapidement : il est court, les phrases sont concises, et l'intrigue n'est pas vraiment complexe (on pourrait même dire qu'elle est très simple). Mais j'avoue n'avoir pas ressenti de vibration au cours de ma lecture (ou tout du moins pendant une bonne partie de celle-ci). Et pourtant, le thème m’enivre (l'époque, le sujet de l'Inquisition, le lieu du récit : pile poil ce qu'il faut pour m'attirer), l'insertion de personnages et de lieux historiques sont bons pour satisfaire mon goût de curiosité pour l'histoire et les faits sombres de l'époque et donner une impression de grande crédibilité à l'histoire... eh bien en fin de compte ? Ais-je vraiment aimé ce récit, ou pas tant que cela ? Difficile de répondre. Un peu des deux, je crois, si cela est possible.

Je m'explique. Si tout semblait concorder à l'avance avec mes goûts pour ce type de récits littéraires, je crois avoir été un peu déçue. Je ne m'attendais pas à un livre type "Le nom de la Rose" non plus, le volume n'étant déjà pas assez épais pour une telle comparaison, mais un peu, disons... en plus bref : avec quelques intrigues plus complexes, quelques personnages plus détaillés, et des informations sur le sujet à ne plus savoir quoi en faire. Finalement non. Pas du tout. La nuit du bûcher, c'est un livre très simple, assez doux, plutôt lent et qui ne dit que le strict nécessaire. J'ai donc ressenti une pointe de déception, mais cette désillusion n'existait que par ma propre faute : j'ai spéculé sur le roman avant même de l'avoir réellement commencé. Je me suis fait de fausses idées.

Et une fois arrivé là ?
A ce moment alors, une fois remballée ma contrariété, tout allait mieux. Il faut accepter le défi : lire une histoire sur le fonctionnement de l'Inquisition à Rome, à la fin du XVIe siècle, qui nous propose, en sus, de voir Giordano Bruno partir en fumée, sans nous en dire d'avantage, sans nous donner de réel examen des faits. C'est pas facile d'accepter un tel défi. Et par suite, ça n'a pas du être facile d'écrire ce livre non plus. Dépouiller une époque de ce qu'elle a de plus florissant, autrement dit de son bouillonnement intellectuel, de ses frémissements sociaux et religieux, mais aussi des frissonnements scientifiques, c'est compliqué à réaliser, je suppose. Personnellement, je n'aurais pas réussi une gageure pareille. J'aurais assommé le monde d'informations toutes plus pesantes et savantes les unes que les autres. Ce qui serait étouffant et à mille lieux de ce livre de Marai. C'est donc un sentiment de respect qui a percé au fil des pages. Du respect pour le sujet et la manière dont l'auteur s'en empare. Et puis du respect pour le pari qui est fait ici. La dépossession qui se réalise au fil des pages coïncide étroitement avec la distance que le narrateur prend avec son propre objectif et le chemin qu'il croyait tracé pour lui. Pour arriver à un moment d'expropriation de lui-même qui confère bien au récit cette volonté de spoliation sur son personnage et sur le lecteur ; tous deux sont alors démunis des repères dont ils étaient affectés au commencement de ce livre. Nous ressortons de la lecture du roman plus vide que nous y étions arrivés (mais attention : un vide qui est un soulagement, une respiration apaisée, vidée de ses miasmes et de ses préjugés), de même que le personnage principal se sépare de ce qui l'encombre (de ce qui encombre sa foi) pour devenir ce qu'il estime être l'état d'un accord plus pur avec soi-même. Délivré de l'Inquisition et de sa bure il pense être au plus près de ce qui était (et reste encore) son but ; délivré d'un trop d'informations nous sommes peut-être nous aussi au plus près de ce que peut être l'histoire d'un homme à cette époque, nous nous y rapprochons en tout cas, nous y sommes presque.

mardi 31 mars 2020

Confinement jour 14 / poème 2

Transe antédiluvienne

J'aurai beau chercher la proie jusque dans le désert
Dans le tableau rouge, et de mon père et de ma mère,
Dans les sous-bois charpentés et les collines insensées
Je ne me ferai pourtant jamais chasseur.

Sous le feuillage d'un bois j'aurais tôt fait de m'arrêter
Ecouter les restes de pluies après le déluge dans la vallée,
Voir les amours naissants des pierres s'envoler
C'est un cadeau léger que de s'effacer dans la chaleur.

Ou dans le gazon gris d'une ville inanimée, abrutie
Par l'instant suspendu là, laissant flotter les particules
D'une canicule où les clavicules offrent une vastitude -
d'os de nos cœurs / ravagés d'une impossible parousie.

Giorgio de Chirico, La tour rouge, 1913

lundi 23 mars 2020

Confinement jour 6 / poème 1


Pierre Soulages "Peinture 181x244", 25 février 2009, triptyque, acrylique sur toile.


Hylé

De la consistance,
la Matière :
enveloppée d'un je-ne-sais-quoi /
   un rien qui laisse
   à sentir
sentir quelque chose ;

Il y a bien l'existence :
la pierre, le feu, le doute
(ils) imprègnent mon corps,
   sans cesse parcouru par
   des Fourmis (vivantes
 parmi les vivants).

Il y a bien quelque chose
qui reste -
   de la matière dans la fumée
   après le doute / quelque chose
d'autre que la pierre.

lundi 16 mars 2020

De la joie d'avoir les petits trous du cœur et de l'esprit rebouchés


Les mots qui nous manquent, encyclopédie de Yolande Zauberman et Paulina Mikol Spiechowicz.



Du pur instinct qui m'a guidé jusqu'à ce livre dans les rayonnages de ma bibliothèque, jusqu'au coup de cœur qui m'a transpercé la poitrine, rien n'était prévu, seul le hasard a régné en maître dans cette rencontre.
Le livre, en lui-même, n'est qu'une succession de mots d'origines très diverses (des pays limitrophes à la France, jusqu'aux langues yiddish, sanskrite, tulu, inuit, ou même iroquoise, etc.) avec de courtes explications qui peuvent presque se lire sous forme de haïkus (brèves, succinctes, évocatrice, poétiques). Et c'est qu'il y en a un paquet de mots ! (et encore, nos deux auteures ne prétendent certainement pas à l'exhaustivité), des mots en tout genre, des plus vulgaires aux concepts philosophiques, en passant par l'évocation de la liaison amoureuse, des larmes, ou des chameaux dans le désert des touaregs. De nombreux domaines/activités de la vie quotidienne y passent (marcher, le jour qui se lève, la joie, la pluie, etc.), comme l'événement extraordinaire, unique (le mariage, la mort, l'illumination spirituelle ou religieuse, etc.), ou encore le fantastique, l'impossible (les monstres, les démons, etc.) et bien d'autres raisons de donner des définitions aux choses sont nommées : aux sensations, aux passions, aux actions des hommes et même à la nature, l'animal ou la terre, pour eux-mêmes.
Il s'y renferme un bonheur en ces pages. Je ne sais pas encore trop d'où il provient, ni pourquoi il reste là, paresseusement, au creux de certains mots (c'est subjectif, hein, après, il y a ceux qui me touchent plus que d'autres, certains m'indiffèrent bien que je leur reconnaisse une certaine valeur, ceux qui me font sourire, qui sont drôles, ceux qui sont cocasses, ceux que je n'oserai pas répéter, et surtout ceux dont je me demande comment j'ai pu vivre sans eux pendant tout ce temps...). Ce bonheur est celui de flâner, mot après mot, doucement, en prenant bien le temps de comprendre, de lire, de murmurer le mot étranger, et de sentir soudain qu'un des mots nous interpelle, celui-ci et pas un autre, pour toutes les raisons que cela comporte. Et se dire "ah, oui, mais oui..." et soupirer lentement après, repenser aux fois où on a ressenti l'émotion décrite. C'est simple comme bonheur. Quoique aimant pathologiquement recopier tout ce qui me plaît dans un livre, j'ai complexifié sur-le-champ la tâche en recopiant chaque mot qui me faisait de l'effet dans un de mes petits carnets... cela m'a prit beaucoup de temps, mais quel beau temps alors. Prenons des exemples, somme toute totalement subjectifs, de mots qui m'ont comblés.

Matsukase (japonais) : Une femme qui, comme le vent soufflant sans cesse parmi les pins, pense sans arrêt à son amoureux, jusqu'à l'obsession, la torture. 
Morgengrauen (all.) : "La grisaille du matin", l'horreur du réveil quand le ciel est gris et qu'il n'y a aucun rayon de soleil. 
Weltanschauung (all.) : La conception du monde selon la sensibilité de chacun, C. G. Jung écrit "le weltanschauung, c'est se former une image du monde et de soi-même, savoir ce qu'est le monde, savoir ce qu'on est".
Erir (touareg) : la voûte azurée qui s'étend au-dessus de nos têtes. 
Won (coréen) : la difficulté à renoncer à ses illusions. 
Hüzün (turc) : la mélancolie provoquée par un échec ou une faiblesse, si lourde à porter qu'elle en devient étrangement poétique. La tristesse des ruines, le hüzün à Istanbul, c'est le fil d'argent qui relie la ville à tous ceux qui l'ont traversée. 
Oogstrelend (danois) : Caresser des yeux.

 Et je m'arrête là car je pourrais recopier la moitié du livre. Chaque "définition", quelle soit très sérieuse (un brin philosophique, par exemple) ou plus légère, emprunte de tristesse ou de joie, de peur ou même injurieuse, est une ode à la vie sous toutes ses formes et à chaque culture, avec ce que cela comprend de particularité, de singularité et donc de beauté. Je pourrais parler longtemps des mots qui m'ont touché, disons plus précisément qui m'ont "comblé", consciencieusement, afin de tisser l'idée que ces mots, par leur non-traduction en français, nous comblent. Ils remplissent, en effet, un petit vide, disons une absence probablement insoupçonnée jusque-là, mais dont le remblayage procure paradoxalement une sensation de bien-être, de compréhension et d'épanouissement. Et franchement, entre nous, c'est pas rien un livre dont on peut dire autant de bien ; dire qu'il nous épanouit. C'est beaucoup et c'est rare, alors je retourne promptement vers ces mots qui colmatent les petits vides en moi et qui me laissent la bouche béate de la satisfaction d'avoir compris un léger quelque chose.

lundi 9 mars 2020

Mémoire et imaginaire


Éloge des bibliothèques de Baptiste-Marrey

Photographie de Reinhard Görner, Upper Lusatian Library of sciences, Goerlitz, Allemagne.

Partant de l'évolution -massifiante- des bibliothèques universitaires (de 1945 à 2000), pour terminer la première partie sur ce que doit être le futur des bibliothèques (plus d'engagement de la politique de l'Etat, nécessité d'une nouvelle politique du Livre et de la Lecture, besoin d'une charte qui unisse les bibliothèques dans leurs devoirs et leurs enjeux (ce qui sera fait peu de temps après ce livre), etc.) en passant par les conflits qui ont animé le réseau du livre dans les années 1990, entre librairies, éditeurs et bibliothèques (l'idée, vous savez bien, qu'un livre emprunté est un livre qui ne sera pas acheté, idée de Monsieur le Dr Lindon), en passant aussi par la politique économique du monde de l'édition, ou encore par le développement des points de littérature jeunesse (de l'Heure Joyeuse aux habituelles sections "jeunesse" de nos bibliothèques modernes) ; cet éloge est un éloge des bibliothèques, mais il est d'abord un éloge du livre et de la lecture -et des lecteurs, surtout, qui font les librairies, qui font les bibliothèques, et les éditeurs aussi, avec leurs grands supers-pouvoirs.
L'auteur dégage de cet essai une dynamique qui secoue les foyers de la culture en France (nous sommes, bien entendu, en 1999-2000 ici), mais cette secousse, cet ébranlement déniché, est plutôt positif, il se dirige vers un mieux. De ces réflexions en dix points naissent des propositions concrètes pour l'avenir du livre (dont certaines se réaliseront en ce début du XXIeme siècle), et nous sommes loin d'une volonté utopiste ou fantasmagorique. A ce propos, les annexes, très pertinentes et toujours d'une belle curiosité, piquent notre intérêt avec enthousiasme : que ce soit sur l'état de la lecture en France (et ses versants sociologiques), sur des moments historiquement clés dans l'évolution du livre, sur la confrontation librairies VS bibliothèques (des années 1993 à 1995), sur la bibliophilie, sur les belles recettes économiques des livres pour les éditeurs (et par-dessus tout pour les deux grands groupes d'édition en France : Vivendi et Hachette) et par suite, sur les impayés et les oublis de ces derniers, sur l’illettrisme, etc, etc.

C'est donc un très beau coup réalisé ici, faisant suite à l’Éloge de la librairie (et oui, on peut aimer les bibliothèques et les librairies, et défendre les deux en même temps avec un peu de bonne volonté). Ecrit avec une plume ciselée, souvent ironique et toujours pleine d'humour, c'est un réel plaisir de lire cet essai, qui se dévore très rapidement. Les dix points de la première partie sont fabuleux : ils nous apprennent, au gré de l'écriture errante de l'auteur (mais jamais perdue, passant d'un sujet à un autre avec verve et esprit), de nombreuses choses très intéressantes sur ce monde des bibliothèques (mais pas que!) toujours en mutation, qui suit le cours de la société en évolution, essayant avec vivacité et ardeur (des adjectifs rarement employés pour désigner les bibliothèques et leur(s) activité(s) : mais moi, si, je pense qu'ils la décrivent très bien) de trouver des solutions et des astuces, quitte à employer des chemins de traverse, aux problèmes actuels et/ou futurs. A garder à l'esprit les deux mots signifiants pour décrire d'un trait rapide les bibliothèques et leur fonction (et à plus large échelle, la fonction du livre lui-même) : le rôle de la mémoire et celui de l'imaginaire.

mardi 3 mars 2020

C'est sans remède


Fin de partie de Samuel Beckett



 
On pleure, on pleure, pour rien, pour ne pas rire, et peu à peu... une vraie tristesse vous gagne (...). Mais réfléchissez, réfléchissez, vous êtes sur terre, c'est sans remède ! (Un temps.) Allez-vous en et aimez-vous ! (...). La fin est dans le commencement et cependant on continue. (Un temps.) Je pourrais peut-être continuer mon histoire, la finir et en commencer une autre. (Un temps.) Je pourrais peut-être me jeter par terre. (Il se soulève péniblement, se laisse retomber.) Enfoncer mes ongles dans les rainures et me traîner en avant, à la force du poignet. (Un temps.) Ce sera la fin et je me demanderai ce qui a bien pu... (il hésite)... pourquoi elle a tant tardé. (Un temps.) Je serai là, dans le vieux refuge, seul contre le silence et... (il hésite)... l'inertie.

Fin de partie, Samuel Beckett, Les Ed. de Minuit, p.91-92
Image : Writers Laughing : Samuel Beckett, Jacke Wilson.

Première chose : Honte à moi d'avoir mis si longtemps avant de lire Fin de partie. Je ne sais ce qui m'a retenue, ce qui m'a empêchée, ce qui m'a fait hésiter -dirait Beckett. J'ai toujours été une grande amoureuse de la littérature (et donc du théâtre) de l'absurde ; j'ai toujours été une grande amoureuse de Beckett lui-même, par suite. Sa belle figure, si caractérisée, si contrastée, parfois peut-être, plus expressive que ses récits sans queues ni têtes (parce que lui, déjà, il en a une de tête). Je me rattrape tout de même sur l'intensité et l'envie que j'ai ressenti dans ma lecture vorace et rythmée de cette pièce. Après tout, comment lire Beckett autrement qu'en le dévorant ? J'aurai mangé la couverture si elle n'était pas si belle. Avaler du Beckett, c'est pas bien dur, ça passe tout seul (quand on est déjà préparé à ce que peut être du Beckett ; quand on est novice c'est autre chose : c'est amer et ça gratte le fond de la gorge). On est même pas tout à fait rassasié une fois la pièce consommée, on en redemanderai encore s'il y avait un peu de rab'. La beckettoboulie n'est pas donnée à tout le monde, c'est une maladie qui se mérite. Pour cela, il ne faut pas compter les calories. Avaler sans compter. Lire sans rechigner. Toutes ces phrases collées les unes aux autres, se balançant d'une bouche à l'autre dans un rythme jamais entraînant, toujours empêché, toujours hésitant, encore tremblant : il faut le supporter. L'estomac ne doit pas être trop fragile, sinon c'est le drame (il pourrait avoir régurgitation -et si l'on est allergique : tremblements). De mon côté, tout va bien, je suis infectée depuis longtemps. Les mots de Samuel rebondissent avec légèreté en mon intestin grêle, j'en ferai presque une sieste. Après quelques minutes de digestion déjà, après coup, je me sens repue. La pièce est bien faite, jolie à voir et à manger : les mots sont encore chauds en moi et je peux sentir leur odeur singulière de lucide désespoir (celui qui nous donne le rictus, ou même le fou rire). C'est comme un relent de pêche trop mûre au soleil, avec une pointe d'acidité, ou bien, parfois, un remugle de caféine. J'adore lire du Beckett. Ça se voit d'ailleurs : après une bonne lecture comme celle-ci, je me traîne, en pleine digestion, dans l'appartement, le sourire au lèvres, le ventre en plein ravissement et l'esprit, oui, presque, dans une sorte d'extase. Probablement ais-je l'air un peu idiote à ce moment-là. Comme toute personne sortant du restaurant, trop gavée, soûlée d'une nourriture délicieuse, les mains collées sur une grosse bedaine bien remplie.
Il faut bien expliquer, a minima, pourquoi j'aime tant l'aliment-Beckett. Faisant partie de mes plats préférés (les cyniques, les sceptiques, les désespérés, les extralucides, les obscènes, les railleurs, les tordus, etc.), il est évidemment toujours le bienvenu dans mon assiette, et quelque soit sa forme du jour (Beckett-amer, Beckett-absurde, Beckett-fou, Beckett-dangereux, Beckett-cynique, Beckett-joueur, Beckett-tricheur...). Les phrases sont incisée, entrecoupée de monologues fous et dépressifs, de soliloques incompréhensibles, de mots lâchés soudainement, sans raison, et de soupirs. S'il y en avait deux, comme lui, je serai en surpoids. J'en mangerai sans cesse, sans m'arrêter, irraisonnablement.
Hamm (avec colère). : Un aparté ! Con ! C'est la première fois que tu entends un aparté ? (Un temps.) J'amorce mon dernier soliloque.
Clov. : Je te préviens. Je vais regarder cette dégoûtation puisque tu l'ordonnes. Mais c'est bien la dernière fois. 
Fin de partie, Samuel Beckett, Les Ed. de Minuit, p.102

Il semblerait que ce soit une fois parvenu dans mon gros intestin que Samuel me soit le plus profitable, d'un point de vue pratique. J'en viens à ce stade de ma digestion, à penser, réfléchir, retourner, embrasser, recoller, rechercher, stopper, sur le texte même qui marmite en mon sein. Vous voyez où je veux en venir : c'est le moment où Beckett nous redonne quelque chose. Jusque-là, des phrases absurdes, scintillantes d'une beauté esthétique et sombre. Un bonheur pour toute personne légèrement (ou totalement) atteinte de dépressivite (dépression rapide et souvent accompagnée d'une poussée d'hormone de bonheur, complètement stupide, absurde dirait-on). Après ces beaux mots (des mots purs, innocents, presque), après l'ingestion, vient la macération, la décoction du texte et des idées. Bon, je sais, je ne suis pas censée parler d'idée ou de sens (certainement pas de concept) ici. Mais, même si l'absurde répugne au sens, il nous en donne un certain : celui de ne pas en avoir. Le sens du rien, le sens du tout, le sens d'un joli mélange un peu fou-fou. Un sens peut-être brisé, rompu (on suppose la fin d'un temps, la fin de la terre, l'apocalypse, le plus rien, la suite de la vie, dans cette pièce -ou alors juste la folie). C'est un peu Les bas-fonds de Gorki, le côté social en moins. Ici, pas de distinction de classes, aucun statut, pas de dénomination claire. S'il y a domination de l'un sur l'autre (Hamm sur les trois autres personnages surtout), on ne sait même pas pourquoi, au nom de quoi il serait le dominant. Tout comme Clov, qui tente désespérément de trouver en lui le courage de se rebeller (de partir). Ce serait bien, ce serait beau, ça aurait drôlement de sens, mais il ne le trouve pas, ne sachant où chercher, ni pourquoi il le chercherait. Et d'ailleurs, quand il s'en va pour de bon (à la fin de la pièce ; fin de la partie, qui a gagné ?), l'objectif même de sa fuite a perdu tout son sens. A quoi bon ? Se répète-t-on. D'accord, s'en aller, mais, diable, Clov, pour aller où ?
M'enfin, bon, bref. Tout cela pour dire que j'adore Beckett. Que je le digère lentement, et que je savoure bien cette digestion. D'ailleurs, ceci, écrit-là, est probablement une partie du résultat de cette belle marinade. En même temps, je ne prévois rien de particulier, comme Beckett (ou ses personnages surtout), je ne laisse rien au sens ni à la providence. Je fais un gros legs au hasard, au gré du vent, qu'il se débrouille avec tout cela. Comme dit Ki-Taek dans Parasite de Bong Joon-ho (oui, ça fait un peu "surfeuse de la vague" mais je me le suis remis hier soir, il est donc en train de se mélanger dans mon tube digestif avec Samuel...) : "Ki-woo, tu sais quel genre de plan ne rate jamais ? Ne pas avoir de plan. Pas de plan. Tu sais quoi ? Si tu fais un plan, il n'aboutira jamais".
Mais redonnons la parole à Beckett, c'est tellement agréable :

Hamm. : Clov !
Clov (absorbé). : Mmm.
Hamm. : Tu sais une chose ?
Clov (de même). : Mmm.
Hamm. : Je n'ai jamais été là. (Un temps.) Clov !
Clov (se tournant vers Hamm, exaspéré). : Qu'est-ce que c'est ?
Hamm. : Je n'ai jamais été là.
Clov. : Tu as eu de la veine.
   Il se tourne vers la fenêtre.  
Hamm. : Absent, toujours. Tout s'est fait sans moi. Je ne sais pas ce qui s'est passé. (Un temps.) Tu sais ce qui s'est passé, toi ? (Un temps.) Clov !
Clov (se tournant vers Hamm, exaspéré). : Tu veux que je regarde cette ordure, oui ou non ?
Hamm. : Réponds d'abord.
Clov. : Quoi ?
Hamm. : Tu sais que ce qui s'est passé ?
Clov. : Où ? Quand ?
Hamm (avec violence). : Quand ! Ce qui s'est passé ! Tu ne comprends pas ? Qu'est-ce qui s'est passé ?
Clov. : Qu'est-ce que ça peut foutre ?
   Il se tourne vers la fenêtre. 
Hamm. : Moi je ne sais pas.
Fin de partie, Samuel Beckett, Les Ed. de Minuit, p.97-98

dimanche 23 février 2020

Je suis liquide



J'ai tendance à me laisser tomber au sol. A laisser tomber. A m'évanouir dans une flaque d'eau. Qu'on me laisse quelque chose j'en fais de l'eau.

L'échec, plutôt que de m'affecter sur le coup, m'a grignoté à petites dents, lentement. J'en suis arrivée à me demander s'il existait, ne le voyant point de face, ne le sentant point.
Mais il était bien là, sournois, pris d'un large fou rire en apercevant mon visage étonné.
Ais-je le droit de faillir ?

J'admire les grandes églises, les cathédrales. Elles sont hautes, sans vertiges, les pointes désignant (défiant) le ciel, fières, dure, froides. Leurs pierres grises me rappellent mon petit cœur rose, et chaud de mes excès d'émotions. Et les pulsations trop vives de ce dernier me semblent alors une insulte à la grandeur du monde extérieur.

Une goutte d'eau ne devrait pas penser.
Alors l'harmonie se rompt.

mardi 18 février 2020

Divin Antonin


L'émotion de L'ombilic des Limbes et autres textes


 C'est dur d'expliquer l'émotion qui vous prend à la gorge en lisant ne serait-ce qu'une seule phrase d'Antonin Artaud. Il y a, déjà, le moment propice pour le lire. Etre réceptif à Artaud, c'est d'abord trouver le moment spécifique, car il y a des situations ou des états d'âmes qui ne s'y prêtent pas du tout. Mais quand chaque élément concorde à vous embarquer dans le fleuve Antonin, il y a de fortes chances pour que vous y couliez. C'est mon cas, et je sombre encore, emportée par la folie du bonhomme et son chant puissant.

Je ne me sens pas capable d'expliquer Antonin Artaud. Pour plusieurs raisons probablement, d'abord parce qu'il me semble vraiment très complexe de parler d'une littérature comme la sienne : polyphonique, épineuse, polymorphe, dense et hermétique. Ensuite parce que sa parole ne se prête pas tellement à l'explicitation, à l'analyse ni à l'étude. Elle est close sur elle même, ne renferme qu'elle même et ne prêche rien qui serait bon à écrire ou à décortiquer. Et enfin, les exubérances, les douleurs et les cris d'Antonin me paraissent parfois si proches de moi que les frissons mêmes n'arrivent plus à réguler ni ma température ni l'angoisse qui me monte à la gorge en songeant à ce que je partage -malheureusement- avec cet homme.

Je n'ai pas non plus envie, de décrypter Antonin Artaud. De lui ôter ses ailes, de lui faire perdre sa magie. Je n'ai pas envie de dénaturer ce bruit en des accords, certes plus éclairés et mieux agencés, mais loin de l'original, de la pureté initiale, disons de la lucidité divine du texte primitif. Je lis Artaud par brèches, comme j'observerais par des trous de serrure afin de voir, d'un certain point de vue nouveau et singulier, le monde et la réalité. Je lis Artaud comme des failles, douloureuses et sanglantes, mais néanmoins indispensables pour laisser passer un filet de lumière. Je lis Artaud comme je ris et comme je pleure, dans des moments où l'émotion souvent me dépasse, me surpasse et m'enlève à mon esprit, me ravit à mon corps pour un court instant, et me laisse béate une fois revenue en moi, dans le quotidien aveugle et sourd de la vie.

Se retrouver dans un état d'extrême secousse, éclaircie d'irréalité, avec dans un coin de soi-même, des morceaux du monde réel.
Antonin Artaud, Le Pèse-nerfs

mercredi 1 janvier 2020

On fera mieux l'année prochaine




Livres lus en 2019

(qui n'a pas été une année des plus prolifique en terme de lecture...)



- Une folie meurtrière, P. D. James
- La mystérieuse affaire de Styles, Agatha Christie
- La plume empoisonnée, Agatha Christie
- Dust, Sonia Delzongle
- Chasseurs de têtes, Jo Nesbo
- Songe d'une nuit d'été, William Shakespeare
- Rue sans-souci, Jo Nesbo
- Bandini, John Fante
- Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, tome 1, Vladimir Jankélévitch
- Poésies, Alexander Pouchkine
- Le cinéma expressionniste allemand, CNC
- Anthologie de la poésie russe, collectif
- (re.) Phédon, Platon
- (re.) Théétète, Platon
- Le grand roman de la physique quantique, Manjit Kumar
- Anthologie de la poésie de la forêt, collectif
- Vengeance sur la plaine du temple Goji-in, Mori Ogai
- (re.) Le visible et l'invisible, Maurice Merleau-Ponty
- La littérature et le mal, Georges Bataille
- Je suis un chat, Natsume Soseki
- Le chat, son maître et ses deux maîtresses, Jun'ichiro Tanizaki
- L'oeuvre d'art à l'époque de sa reproduction technique, Walter Benjamin
Écrits sur l'art, Charls Baudelaire
- Les bibliothèques, collectif
- Histoire du livre, collectif
- Le nu perdu, René Char
- La femme en vert, Arnaldur Indridasson
- Sanctuaire, William Faylkner
- Les nuits de Reykjavik, Arnaldur Indridasson
Fata Morgana, William Kotwinkle
- Demande à la poussière, John Fante
- La fortune des Rougon (les Rougon-Maquart, tome 1), Emile Zola
- La curée (les R.-M., tome 2), Emile Zola
- Pottsville, 1280 habitants, Jim Thompson
- Les revenants, Laura Kasischke
- Le ventre de Paris (les R.-M., tome 3), Emile Zola
- La conquête de Plassans (les R.-M., tome 4), Emile Zola
- La dame au petit chien, Anton Tchekhov
- (re.) Éloge de l'ombre, Jun'ichiro Tanizaki
- La vérité sur l'affaire Harry Quebert, Joël Dicker
- Quo Vadis ?, Henryk Sienkiewicz
- Moby dick, Herman Melville
- La confession impudique, Jun'ichiro Tanizaki
- Des fleurs pour Algernon, Daniel Keyes
- Le voyage de Marcus, Christian Goudineau
- Tango de Santan, Laszlo Krasznahorkai
- La faute de l'abbé Mouret (les R.-M., tome 5), Emile Zola

vendredi 20 décembre 2019

Antique campagne politique


Le voyage de Marcus de Christian Goudineau

Théâtre romain de Fourvière à Lyon, photographie vers 1960

Du roman de l'archéologue-historien Christian Goudineau, je n'attendais pas grand chose d'exceptionnel. Et je n'ai, en effet, rien ressenti d'exceptionnel lors de ma lecture. Cependant, loin de m'avoir bouleversée, tourmentée, chagrinée ou tout simplement bien émue, ce livre s'est néanmoins ouvert à moi d'une manière très paisible et affectueuse. D'une manière érudite également. Il faut dire que le Monsieur qui l'a écrit est un savant sur la question, et tout dans le style, la plume ou les explications entreposées dans la bouche d'un précepteur (Philodoros) laissent sous-entendre que l'auteur en sait bien plus sur la question, que cela n'est qu'un préambule à un savoir plus grand encore. Spécialiste de la Gaule romaine, Goudineau nous entraîne alors avec lui dans les subtilités d'une campagne électorale antique, à la fois loin de nos habitudes et de nos préjugés et plus proche de nous que nous pourrions l'imaginer.

L'histoire prise en elle-même est simple (le livre l'est aussi) : Marcus, le fils d'un Magistrat de la Gaule Aquitaine (la Gaule était alors divisée en trois parties), alors âgé de douze ans, part avec son père à la conquête de futurs électeurs pour ce dernier qui vise le titre de sacerdos (celui qui gère et organise le culte de l'empereur à Condate, sur les rives de Lugdunum). Le voyage les mènera d'une ville inconnue (proche d'Augustonametum, c-à-d Clermont-Ferrand aujourd'hui) jusqu'à Lugdunum (Lyon), lieu de l'élection. Le père, le fils, son précepteur Philodoros, quelques gladiateurs embauchés sur le tas pour la sécurité, passent également par Mediolanum (Saintes), Burdigala (Bordeaux), Tolosa (Toulouse), Narbo (Narbonne), Nemausus (Nîmes), Arelate (Arles), Arausio (Orange), et Vienna (Vienne). En faire la liste est important : le voyage, raconté sous forme épistolaire, est ponctué par ces arrêts dans chacune des villes que nous découvrons ainsi dans leur ambiance de l'époque, leur habitudes, leurs mœurs et leurs liens sociaux.

Revenons sur la correspondance : si je suis en générale assez réticente à cette forme d'écriture dans le roman, je me suis étonnamment laissée prendre au jeu des lettres de Marcus se succédant les unes aux autres et destinées à différentes personnes (tantôt sa mère, ses cousins-cousines, son oncle, un ami proche, etc.) J'ai donc accepté le pari que le roman serait ainsi doté de plus de réalisme.
Aux lettres impassibles et inébranlables de Publius (le père de Marcus) à sa femme, se trouvent les lettres du fils, véritable personnage principal de ce roman, qui utilise la plupart du temps un ton badin et enjoué dans presque toute situation. On prend plaisir à se laisser guider par ce jeune homme, qui comme nous, découvre avec ses yeux innocents le monde dans lequel il est né, dans lequel il grandit, dans lequel il va devoir s'habituer à vivre et faire ses preuves. L'idée est bonne : de part les explorations de cet enfant, l'auteur peut nous expliquer doucement et sur un ton pédagogue les choses qui l'entoure ; c'est-à-dire le monde de la Gaule romaine au IIe siècle ap. J.-C. Le précepteur qui l'accompagne pour perfectionner son éducation et ses connaissances, est également le nôtre. Chaque ville permet à Philodoros de nous enseigner quelque chose, sur des coutumes, des stratégies politiques, des faits historiques ou mythologiques, etc. Et c'est la principale magie de ce livre : on apprend en lisant de manière légère, sans même sans apercevoir parfois. Si mes bases en la matière ne sont pas trop mauvaises, j'ai quand même pris un grand plaisir à voir des connaissances ou des détails que je connais replacés dans leur contexte, ou s'agrémenter de certaines anecdotes inconnues. Et surtout, j'ai pu réviser mes connaissances du monde politique romain (et gaulois surtout) et des différents statuts, relations, rites, qui étaient pratiqués à l'époque dans les hautes sphères du politique.
Evidemment, la dimension romanesque est aussi à prendre en compte. Marcus accompagne ses lettres de détails souvent drôles ou cocasses sur ses pérégrinations de ville en ville, et de rencontre en rencontre. C'est le deuxième point positif de ce livre : il nous mène, en plus de nous apprendre des choses, dans une expédition -romancée certes- mais qui ne manque pas de charme ni d'enchantement. Cela nous rappelle, je pense, ce monde que nous sentons encore exister en nous, sous nos pieds, dans la pierre, et qui disparu à jamais, ne cesse de faire entendre les pulsations de vie qui germent toujours de ses ruines. 

vendredi 29 novembre 2019

De la succulente moelle de la baleine


Moby Dick de Herman Melville

Image du film Moby Dick de John Huston de 1956 avec Gregory Peck

Un fait totalement paradoxal m'a frappé durant ma lecture de Moby Dick : je fus à la fois enchantée, désireuse d'aller plus loin, de découvrir les pages de merveilles océaniques et philosophiques qui m'attendaient furieusement, et en même temps, l'ennui m'a asphyxié à de nombreuses reprises, me donnant presque l'envie d'arrêter la lecture sur le champ et de ne plus jamais y revenir. Je fus à la fois ravie et déçue. Du contentement et du regret ; de l’envoûtement et de la lassitude.
J'essaie d'être honnête : je pourrais tromper la réalité, dire que j'ai adoré ce chef-d'oeuvre incroyable, que j'en suis restée abasourdie, nue, sidérée. Que rien d'aussi beau ne m'avait été donné à lire depuis longtemps. Mais ce serait mentir. Pour dire vrai (chose pas si facile que cela), je suis d'abord transportée, puis enthousiaste, ensuite impatiente, peu après ennuyée, et assez vite déçue, enfin ravivée, de nouveau lasse, étonnamment attentive, et finalement émue. Je ne sais donc pas vraiment quoi penser à la suite de cette lecture. A dire juste, je reste déstabilisée. 
En fait le problème, c'est que Moby Dick n'est pas ce à quoi je m'attendais. N'ayant lu que Bartleby de Melville avant cela, je n'étais pas prête à ce monstre livresque, avec tout ce qu'il regorge d'aventure, de créatures marines, de monologues déclamés à tue-tête, de personnages inextricables, de bavardages scientifiques et de perditions philosophiques. Et mon premier réflexe (de survie, presque) fut le blocage contre cette chose non-identifiée qui essayait avec réussite de me bouleverser. Enfin, non, c'est faux. Ma première réaction était d'être transportée. L'histoire qui commence avec Ismahel, quelque peu perdu à ce moment dans sa vie, face à un personnage (Quiequeg) qui restera au long de l'histoire une énigme, m'a d'abord grandement intéressée. J'avais envie d'en savoir plus, les pages se tournaient rapidement et avec facilité. Il y avait (selon moi) ce qu'il fallait à ce moment pour ne pas me faire sentir le poids de l'ouvrage et me faire oublier la longueur de l'histoire et le nombre de pages. Peu importait alors que ce fût un pavé, car un pavé comme cela devenait aussi léger que le vent et il serait lu en un éclair. Je me laissais donc embarquer dans un monde étrange qui m'est encore difficile à décrire : celui des baleiniers, des marins, un monde brumeux et quelque peu fantasmagorique.

Ce qui peu à peu me fit perdre le fil, disons la tension que j'eue ressentie aux premières lectures, c'est ce changement incessant de ton sur lequel l'auteur développe son livre. Et pourtant, cela souvent me plaît et donne grande profondeur à une histoire, je crois. Mais... mieux vaut ne pas trop en abuser. Au bout d'un certain temps, à naviguer entre les eaux du Péquod, les réflexions d'Ismahel, les observations sur les autres membres de l'équipage, les apparitions philosophiques soudaines, hop! un monologue délirant au milieu, des développements tortueux sur l'organisme et l'ossature des baleines, quelques rencontres rapides avec d'autres baleiniers, etc., etc., j'arrivais à ne plus vraiment savoir où l'auteur voulait en venir, tout en comprenant au fur et à mesure que l'intérêt même de ce livre résidait dans cette ambition universaliste de tout embrasser et de pouvoir parler de tout, surtout si cela concerne les mers et la baleine. Donc avouons en toute franchise que cela déstabilise. Surtout quand on a entendu pendant 20 ans que Moby Dick est un livre pour enfants qui parle d'une baleine qu'on pourchasse (point). Non Moby Dick, en vrai (non pas tronqué à l'extrême en gardant quelque cent ou deux cent pages pour faire une histoire ordonnée et claire), ce n'est pas une histoire pour enfant (sauf si votre enfant voudrait savoir comment ôter le lard des baleines et comment le stocker sur un bateau pendant des mois, ou s'il est désireux de savoir comment la folie peut pousser un homme à pourchasser un objectif irrationnel, dangereux et impossible, jusqu'à la catastrophe, ou s'il s'intéresse aux différentes versions de l'histoire biblique de Jonas...), et Moby Dick, oui, est bien l'histoire d'une baleine qu'on pourchasse dans environ... un quart du livre, ou un tiers à la rigueur (oui, on pourchasse réellement Moby Dick dans les cent dernières pages (voire les 50), il faut être patient). Le reste est divagation. Mais attention ! qu'on se le dise : excellente divagation. Voilà, c'est dit : je me suis ennuyée, beaucoup, un peu, passionnément, parfois pas du tout, et j'ai aimé ça -avec du recul. Sur le moment, de nombreux passages sont longs et terriblement futiles (subjectivement), et avec quelques jours de digestion, une fois le livre fermé, en plus d'une fierté immense et d'une grande joie de l'avoir terminé, on en vient à raviver le souvenir de ces chapitres que l'on trouvait si mornes, si frivoles, et oui, non, en fait, ouais, c'était bien, même très bien. Comme des textes de philosophie, comme une lecture de Hume ou de Bergson finalement. C'est dur, c'est long, ça fait bailler, mais quel bonheur après, le lendemain, le surlendemain, la semaine suivante, d'y songer, de malaxer les souvenirs de lecture et de concepts et de les assembler, de les regrouper, d'absorber tout ce savoir et toutes ces idées et d'en faire quelque chose à soi.

Donc, merci Melville d'avoir écrit Moby Dick. Malgré tout ce que j'ai pensé de toi en cours de lecture, mes mauvais sentiments et mes grognements, Moby Dick restera un livre de ceux qu'on mange, comme le léviathan mange ses ennemis, comme la jambe d'Achab fût mangée elle aussi, et comme Jonas fut englouti pour renaître de la gueule de la baleine, je suis sortie d'entre les dents de cet ouvrage comme non pas une nouvelle personne, mais plus grande et avec de nouvelles choses en moi, que je ne peux décrire ici, sous peine de les étouffer. Mais je pense que tout lecteur attentif y sentira, comme moi, cette odeur de macération qui se prépare sur le pont du Péquod entre certaines pages, avant que ne se révèle dans un nuage de buée, inopinément, le suc, la moelle même de tout ce qui est raconté dans ces pages, pour disparaître aussitôt et couler avec fracas au fond des eaux.

Il y a, dans ces eaux, on ne sait quel tendre mystère, avec ce doux mouvement redoutable qui semble vous parler d'une âme enfermée au-dessous, semblable aux fabuleux frissons onduleux de la terre qui émeuvent, dit-on, le sol éphésien où est enseveli l'Evangéliste saint Jean. Et il est juste aussi que sur le déploiement de ce plaines marines, que sur ces amples, mouvants pâturages de l'océan, qu'au-dessus de ces vastes fonds des quatre continents, les vagues roulent et se lèvent, se creusent et se gonflent incessamment ; car des millions d'ombres et de fantômes, de rêves engloutis, ténébreux noctambules, et de songes noyés s'y entremêlent ; tout ce que nous nommons la vie et l'âme, les vies, les âmes sont là qui rêvent, sans finir , et qui se tournent comme des dormeurs sur leur lit ; aussi les vagues éternelles ne sont-elles rien que le battement de leur inquiétude.
Moby Dick, Herman Melville, éd. Phébus, Libretto, ch. CXI, p.772-773 

mercredi 18 septembre 2019

L'estomac de verre et de fonte.


Le Ventre de Paris d'Emile Zola

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Les Halles de Paris, construites entre 1854 et 1870 par Victor Baltard.

Il y a des lieux qui vous mangent, nous dit Zola. Des lieux qui enferment un monde dont les étrangers sont exclus. Car c'est un monde déjà comble, saturé par la présence des habitants, bourré de passages, gavé d'une surabondance de nourriture, satisfait de lui-même et dont l'arrivée d'un intrus bouleverse et retourne l'estomac -qu'il ne fallait pas déranger. Florent sera cet intrus ici, cet indésirable dont on croit un instant qu'il sera digéré par la population des Halles, c'est-à-dire accepté, assimilé au lieu et aux autres personnages. Mais l'illusion ne perdure guère, et comme toujours chez Zola, la monotonie d'une vie calme et sereine ne dure pas. Le désordre reprend vite de la graine, faut dire qu'il a de quoi se sustenter avec toute cette boustifaille dans le coin. L'échiquier mis en place, il ne reste plus qu'un peu de ruse malsaine -que chacun porte avec lui dans son cœur- pour que les complications donnent le résultat escompté : celui de l'évacuation, de l'épuration du lieu contaminé par l'élément importun.

De ce troisième tome de la fresque des Rougon-Macquart, il en ressort une impression terrible de violence et de mesquinerie. Ce qui n'est évidemment pas étonnant chez Zola, puisque chacun de ses livres se fonde sur un même trouble : celui de la coexistence des hommes et de leur difficulté à vivre ensemble. Ou de leur incapacité à se mêler de leurs propres affaires. Les rumeurs, les on-dits, les cancans, les mensonges, les perfidies sont le lot quotidien des "victimes" de Zola (victimes qui ne sont d'ailleurs jamais vraiment innocentes ni pures de toute vilenie, mais qui subissent tout de même injustement les bassesses de leurs voisins). Enfin, pour être franc, on adore ça. Celui qui aime lire Zola, aime à voir se jouer et déjouer les fourberies que chacun fait à tous, pour le bonheur d'observer l'être humain dans tout ce qu'il a de plus perfide et de plus roublard. Evidemment, le lieu et le temps du récit ne sont guère d'actualité, mais il suffit de peu d'imagination pour remettre une telle histoire au goût du jour. Les hommes n'ont pas changé depuis Zola, ils sont toujours aussi malins, toujours aussi retors. Alors bien sûr, j'ai adoré ce Ventre de Paris. J'étais doublement satisfaite que La Curée m'avait laissé sur ma faim... faim très vite comblée par la nuée de chère que ce nouveau tome avait à me proposer. S'il y en a que les descriptions méticuleuses d'Emile gênent, ce n'est guère mon cas. C'est bien souvent au milieu de ces pages d'exposés que je me trouve propulsée sur un petit nuage -que tout lecteur connaît quand la lecture le transporte dans les airs des songes. Comment résister à cette profusion lexicale sur le thème de la nourriture ? D'un monde (les Halles de Paris) que nous ne pourrons plus connaître tel aujourd'hui ? Mais franchement, le plus grandiose de ce roman, au-delà même de la richesse du langage et des détails, c'est cette image des Halles, de ce Ventre, de ce monstre sans cœur, que seul l'estomac agite et qui serait prêt à gober chaque rue, chaque maison et chaque âme du quartier. Les passages qui peignent cette métaphore sont sans aucun doute les plus intenses et les plus beaux du roman :

Le cadran lumineux de Saint-Eustache pâlissait, agonisait, pareil à une veilleuse surprise par le matin. Chez les marchands de vin, au fond des rues voisines, les becs de gaz s'éteignaient un à un, comme des étoiles tombant dans de la lumière. Et Florent regardait les grandes Halles sortir de l'ombre, sortir du rêve, où il les avait vues, allongeant à l'infini leurs palais à jour. Elles se solidifiaient, d'un gris verdâtre, plus géantes encore, avec leur mâture prodigieuse, supportant les nappes sans fin de leurs toits. Elles entassaient leurs masses géométriques ; et, quand toutes les clartés intérieures furent éteintes, qu'elles baignèrent dans le jour levant, carrées, uniformes, elles apparurent comme une machine à vapeur, quelque chaudière destinée à la digestion d'un peuple, gigantesque ventre de métal, boulonné, rivé, fait de bois, de verre et de fonte, d'une élégance et d'une puissance de moteur mécanique, fonctionnant là, avec la chaleur du chauffage, l'étourdissement, le branle furieux des roues.
Le Ventre de Paris, Emile Zola, Le livre de poche, p.43
  
De palais à machine à vapeur, les Halles, dans leur métaphore dynamique, deviennent enfin un "ventre", un monstre quasi féroce. Elles effrayent notre personnage principal autant qu'elles le fascinent. Et il semblerait que seuls Florent, Claude le peintre et Madame François soient capables de voir en elles le phénomène vampirique qu'elles représentent. Claude, en effet, voit dès le début du roman le lien entre ces Halles et la terrible vie organique qui tue pour se nourrir :

Maintenant, il entendait le long roulement qui partait des Halles. Paris mâchait les bouchées à ses deux millions d'habitants. C'était comme un grand organe central battant furieusement, jetant le sang de la vie dans toutes les veines. Bruit de mâchoires colossales, vacarme fait du tapage de l'approvisionnement, depuis les coups de fouet des gros revendeurs jusqu'aux savates traînantes des pauvres femmes qui vont de porte en porte offrir des salades, dans des paniers.
ibid., p.49

Il n'y a pas que des histoires de salades qui sont comptées dans ce livre. La part belle est faite à la charcuterie puisque les hôtes de Florent, son beau-frère Quenu ainsi que sa femme Lisa, sont ce que l'on nomme des charcutiers. Il y a Quenu, ce beau-frère ignorant et naïf, loin de se douter ou bien de participer à quelque aventure que ce soit, et qui fait ses boudins dans l'arrière de sa boutique. Si un classement était à faire, il serait avec Florent l'un des deux innocents de l'histoire. Ce qui n'est bien sûr pas le cas de sa femme, la belle Lisa, représentant à elle seule l'ambivalence caractéristique des personnages de Zola. Lisa, c'est une femme qui plaît, ne la surnomme-t-on pas "la belle Lisa" ?, qui apparaît au début du roman comme un personnage adjuvant, mais qui se transformera au fil du récit en opposant, voire en ennemi farouche de Florent. Son ombre large plane derrière chaque page, puisqu'elle précipite vivement et volontairement le triste dénouement. Nous y retrouvons beaucoup d'autre personnages notables, comme la belle Normande, rivale direct de Lisa, qui donne l'occasion à Zola de développer sur l'asexualité (oui presque) de son héros avec brio et fantaisie. Mais le personnage le plus intéressant reste tout de même Claude Lantier, le futur héros de L'Oeuvre, qui délivre à quelques occasions sa vision de Paris, des Halles et de ses occupants, en tant que peintre désabusé. A plusieurs reprises, ses réflexions sont des morceaux de pensées étranglées, parfois dures, parfois cocasses ; comme quand il voit une sorte de réincarnation dans chaque légume de Madame François :

Claude avait une amitié pour le fumier. Les épluchures des légumes, les boues des Halles, les ordures tombées de cette table gigantesque, restaient vivantes, revenaient où les légumes avaient poussé, pour tenir chaud à d'autres générations de choux, de navets, de carottes. Elles repoussaient en fruits superbes, elles retournaient s'étaler sur le carreau. Paris pourrissait tout, rendait tout à la terre qui, sans jamais se lasser, réparait la mort.
Ibid., p.248

Quoiqu'il en soit, difficile de tirer une conclusion ou une morale à une histoire de Zola, encore moins celle-ci. Les conjectures s'entremêlent et les personnages, comme toujours, ne sont jamais à absoudre de tout péché. C'est un des points qui ravissent et exaspèrent en même temps, de ne pouvoir trancher sur qui que ce soit, de ne jamais rencontrer une figure du bien au milieu de la pourriture, du fumier, des odeurs de sang et du bitume frais, qui colle aux chaussures. Mais c'est magnifique, c'est de la littérature, ça emporte loin sur des cimes abruptes et ça nous tend la main pour nous faire redescendre des monts escarpés sur lesquels il nous a précédemment projeté. Il y a bien plus à dire sur ce roman et sur Zola évidemment. Il y a même trop à dire, tant il nous enchante encore et nous comblera pour longtemps, très longtemps je l'espère, de son élégante plume et de sa somptueuse littérature.

mardi 27 août 2019

Dans les coulisses de la peinture florentine.


La société du mystère de Dominique Fernandez

Agnolo Bronzino, Christ en croix, Nice,
musée des Beaux-Arts (musée Jules Chéret)

 C'est toujours un plaisir de trouver sur l'étal d'une librairie un nouveau livre de Dominique Fernandez. D'abord parce que cela fait chaud au cœur de savoir que le monsieur n'arrête pas l'écriture (malgré son âge), mais surtout parce qu'on devine instantanément qu'on va apprendre beaucoup de la vie d'un peintre (ou autre : poète, auteur, etc.), accompagné de quelques bonnes anecdotes croustillantes. On sait également d'avance que l'écriture, toujours la même, sera fluide, simple mais profonde, au goût du jour avec ce qu'il faut d'érudition pour ne pas tomber dans la facilité. C'est cela qui fait de Dominique Fernandez un très bon écrivain français, et cela depuis de nombreuses années. Il y a ce qu'il faut de connaissances, de curiosité, de bonheur d'écrire et de partager, de recherche et de liberté.

 La liberté, Fernandez l'use avec férocité. Il l'use essentiellement dans l'écriture (et j'imagine dans sa propre vie également -mais cela ne nous regarde pas), son écriture, qui est libre : libre de ses sujets, libre de ses désirs et de ce qu'elle expose. Pour le dire plus franchement et avec moins de fioritures : Fernandez n'hésite pas à parler de ce qu'il veut. Et disons-le encore plus clairement : il aime et il veut parler des garçons. Parfois excessivement, selon ma propre opinion. Loin de moi d'avoir de quelconques préjugés ou répugnances sur ce sujet (au contraire, j'admire Fernandez pour ceci également qu'il parle sans détours d'amours et de sexes masculins, ce n'est pas si désagréable, même pour une femme hétérosexuelle), mais il semblerait que l'on tombe, de temps en temps, dans le trop-dit, dans l'excès, dans le "je remets encore ça sur le tapis au-cas-où-vous-n'auriez-pas-compris". Fernandez aurait du suivre de plus près ce qu'il nous enseigne dans ce livre (et dans d'autres plus anciens aussi), à savoir que les choses cachées ont parfois plus de force et de puissance pour ceux à qui elles sont destinées. Si sa plume était restée un petit peu plus mystérieuse et codée le livre aurait redoublé d'intérêt et de pouvoir.

 N'empêche que l'histoire d'Agnolo Bronzino racontée ici est passionnante (moins passionnante de mon point de vue que celle du Caravage dans La course à l'abîme, plus ancienne, mais d'une portée et d'une voix plus énergique). On se trouve projeté dans la société florentine. C'est toujours une grande émotion que de trouver un livre capable de nous retranscrire avec singularité les mondes anciens. Fernandez en est capable, il nous l'a déjà prouvé par le passé, notamment quand il s'agit de l'Italie. Plongés que nous sommes dans la Renaissance d'après Léonard, pendant le règne de Michel-Ange (qui travaille à Rome pour sa part), nous voguons entre les tribulations d'un Bronzino d'abord jeune, sous l'égide d'un Jacopo Pontormo, un petit peu fêlé, mais non moins attachant. Notre petit Bronzino timide évolue dans cette sphère artistique flamboyante et marginale, aux côtés d'Andrea del Sarto, de Parmigiano, ou de Rosso Fiorentino. Viendront s'ajouter par la suite des aventures avec Giorgio Vasari, Allessandro Allori (dont la relation avec Bronzino est émouvante si on se laisse prendre au jeu) et bien sûr, Benvenuto Cellini, dont le caractère ne cesse de surprendre.
 Ne dévoilons pas ici les intrigues, les amours et les rebondissements, ce serait gâcher au plaisir de la lecture. Restons sur ce point positif, qui est selon moi le mérite du livre, de nous retranscrire un monde perdu aujourd'hui, dont Fernandez rêve avec ardeur ; d'un rêve si vigoureux qu'il nous entraîne avec lui dans sa vision merveilleuse et exaltée.

Rimes russes.


A. Pouchkine et C. Batiouchkov



J'ai survécu à mes désirs
Et quitté mes rêves, lucide,
Il ne me reste qu'à souffrir
Devant les fruits de mon cœur vide.

Couronne effeuillée au matin
Sous l'orage d'un sort contraire...
Déjà je vis en solitaire,
Et tristement j'attend ma fin.

L'orage siffle sur la terre
Frappée par la rigueur du sort,
Tremble sous l'arbre, seule encor,
Une feuille retardataire.

A. Pouchkine, (1821)

ÉLÉGIE

Il est des voluptés dans les forêts sauvages,
Et des plaisirs naissants sur de vides rivages,
Il est une harmonie en ce langage fier
Des vagues se brisant sur la grève des mers.
Oui, j'aime mon prochain, mais toi, Mère Nature,
Je te préfère à tout, souveraine, oubliant
Près de toi ce que fut naguère mon printemps,
Et ce que fit de moi la froide flétrissure
Des ans. Ainsi mon cœur se ranimant encor,
Plein de sentiments neufs et d'ardeur salutaire,
Cherche à les exprimer en des paroles d'or,
Mais ne les trouvant pas, pourtant, ne peut se taire.

C. Batiouchkov

lundi 8 juillet 2019

Un shérif dans la tourmente.


Pottsville, 1280 habitants, de Jim Thompson


 Le roman noir ce n'est franchement pas ce que je connais le mieux en littérature mais enfin, comment n'avoir pas envie de persister dans ce genre de livre avec Jim Thompson comme initiateur et guide ? Ce livre, Pottsville, 1280 habitants (qui vient d'être entièrement retraduit depuis peu, ainsi que d'autres du même auteur), comment ne pas l'adorer ? Enfin si, je comprends qu'on puisse ne pas adorer, mais comment moi pouvais-je ne pas l'aimer ?

 Evidemment, c'est un roman noir. Il y a un shérif dans un trou paumé des Etats-Unis du sud, qui ne paraît pas devoir être là où il se trouve -pas plus que vous ou moi-, il y a des meurtres, il y a des femmes nymphomanes et vénales, du whisky, des fusils, des embrouilles. Même si cette liste n'est déjà pas mal, il n'y a pas que cela ! Il y a Lennie l'attardé qui colle son nez sous les fenêtres des femmes, il y a Rose l'amoureuse prête à endosser le meurtre de son ignoble mari, il y a des réflexions sur l'inanité des hommes et la vacuité du monde moderne, il y a surtout le shérif Nick Corey. Et l'humour, noir forcément.
On referait une dizaine de livres rien qu'avec de nouvelles frasques de ce shérif ! De premier abord, je ne m'attendait pas à cela, je pensais que le shérif réglerait ses comptes et ceux de la ville... d'une manière plus orthodoxe. Et je ne pensais pas non plus que le pouvoir secret de la réflexion et de la tactique lui était donné. Finalement ce shérif là sait réfléchir plus que de coutume, malgré les apparences. Il le fait plutôt bien, observant le sens du vent et les comportements sociaux de ses congénères. Et puis, il a peut-être un peu de chance ce shérif : ses congénères ne sont pas très évolués (en général). Revenons à la tactique de mon nouveau shérif préféré : il réfléchit, beaucoup, avec plus ou moins de difficulté, arrive à une conclusion/solution complètement tordue... qui se révèle efficace. C'est dès la résolution de son premier problème (les deux maquereaux qui se moquent de lui depuis un certain temps et enfreignent la loi sans remords) que nous comprenons vraiment à qui nous avons affaire. Le shérif n'est pas tout à fait celui qu'on nous a présenté (un peu idiot), il est nettement plus évolué car il use de la ruse. Tout cela pour rester shérif le plus longtemps possible, car les élections arrivent à grand-pas et il convient d'assurer sa place. Et si l'on suit la philosophie de Nick Corey, la place de chacun, c'est important (surtout la sienne) :

"Vous ne croyez pas, George, que nous sommes tous plus ou moins manipulés ? Lequel d'entre nous tous exerce pleinement son libre arbitre ? Il y a tellement de contraintes qui pèsent sur nous : notre physique, notre mental, nos antécédents ; tout cela, nous façonne d'une certaine manière, nous conditionne à jouer un rôle dans la vie, et croyez-moi, George, il vaut mieux le jouer, ce rôle, ou combler ce trou, sinon le chaos tombera du ciel pour nous écraser. On a intérêt à faire ce qu'on nous a destinés à faire, sinon c'est à nous qu'on le fera."
Pottsville, 1280 habitants, Jim Thompson, Rivages noirs, p.224 (trad. de 2016)


 Plus exactement, l'évolution du shérif se fait lentement pendant le récit. Nous commençons avec un Nick plutôt ahuri, désespéré devant les soucis qui l'accablent (les élections prochaines qu'il ne veut certainement pas perdre, sa femme tyrannique qui entretient une relation haineuse envers lui, son beau-frère attardé qui se colle aux fenêtres, sa maîtresse et son mari violent, son premier amour, les maquereaux du villages, le bordel de l'autre rive, le contrôle des relations entre population blanche et population noire) et de ce désespoir naît le désir de changer les choses, de prendre le taureau par les cornes et de se mettre une bonne fois pour toute au boulot -ce qui n'est pas facile pour lui, puisque son boulot il n'en connaît pas les véritables efforts. Apparaît alors un Nick calculateur, manipulateur et -attention spoiler- meurtrier. Rien à faire de la justice ou de l'injustice, Nick est shérif du comté de Potts et il compte bien le rester le plus longtemps possible ; rien à faire de savoir qui à tort ou raison, tout ce qu'il faut c'est que les choses rentrent dans l'ordre ; peu importe que cet ordre soit illusoire et conventionnel puisqu'il est générateur de calme et de paix. C'est pour pouvoir dormir tranquille et manger sans emmerdeurs que Nick commet ces crimes -tous passés sous silence ou endossés par d'autres. Et le Nick final, celui de la lucidité (qui prend un peu la grosse tête d'ailleurs), il le sait très bien que tout cela n'est qu'une vaste comédie humaine, mais il désire au sein de cette comédie à échelle planétaire, garder son poste et ne jamais sacrifier une heure de sieste.

"Comment dire ? Ce que j'éprouve, c'est une sensation bizarre, étrange et terrible à la fois, une chose stupéfiante et complètement absurde. Car ce qui retient mon attention, ce n'est pas du tout ce que vous pourriez imaginer ; ce n'est pas Rose, effrayée, abasourdie, qui se demande ce qui a bien pu foirer dans ma petite machination ; ce n'est pas Lennie et Myra qui jubilent, le regard mauvais et le sourire aux lèvres ; ce n'est pas quelque chose qui se trouve dans la pièce Ce n'est pas quelque chose, mais rien. Le vide. L'absence d'objets.   Cette maison, j'y suis déjà entré une centaine de fois, sans doute, dans celle-ci et dans une centaine d'autres qui lui ressemblent. Mais c'est la première fois que je découvre ce qu'elles sont vraiment. Ce ne sont pas des foyers, pas des lieux où les gens habitent, elles ne sont rien du tout. Rien de plus que des cloisons en bois blanc qui emprisonnent du vide. Pas de tableaux aux murs, pas de livres - rien qui attire le regard ou qui incite à réfléchir. Il n'y a que du vide, ce vide qui s'insinue en mois, dans l'instant même. Et soudain, le vide n'est pas seulement ici, il est partout, dans toutes les maisons semblables à celle-ci. Et puis, brusquement, le vide se remplit de bruit et d'images, de toutes les sinistres saloperies qu'il a poussé les gens à commettre."
Ibid., p.245-246 

mardi 2 juillet 2019

Perdu dans les broussailles.

Sanctuaire de William Faulkner



 Loin de moi l'idée de faire un résumé du livre de Faulkner. D'abord parce qu'internet en regorge, comme de tout le reste, mais surtout parce que j'en serai presque incapable. Loin de moi, aussi, l'idée de me venter, mais il est fort rare que je ne comprenne pas vraiment une histoire... et j'avoue pourtant être aujourd'hui non loin du statut d'incompréhension devant ces pages lues sans en saisir pleinement le sens et la portée. Que nous dit Faulkner en ces lignes ? Pourquoi tant d'hésitation à écrire ce qu'il voudrait écrire mais que l'on sent qu'il n'écrira pas ? Pourquoi tant de détours, de non-dits, de vagues et de violence cachée ?
 Cela pourrait bien marcher, je veux dire le vague, l'inconnu, le brouillard... s'ils n'étaient pas usés jusqu'à la corde. S'ils ne cachaient pas tout l'intérêt même qu'on porte au livre. Que l'auteur désempare le lecteur, aucun problème à cela, qu'il sous-entende de nombreuses choses sans les mentionner explicitement, aucun soucis non plus, mais qu'il n'en fasse rien, qu'il laisse les choses errer à leur gré sous leur couverture de feutre épais, sans jamais leur donner un coup de pouce (de plume) pour les éclaircir et leur offrir le sens qu'elles méritent, voilà qui n'est que moitié de littérature.

 C'est carrément vache de dire cela de Faulkner, qu'il n'est que moitié de littérature. C'est bien prétentieux de ma part, d'ailleurs. J'y vais probablement un peu fort. Mais j'ai besoin d'avouer que je suis déçue. Je m'attendais à quelque chose de grandiose, peut-être ais-je zappé ce grandiose trop grandiose pour moi, le grandiose Faulkner, l'auteur de l'Amérique. J'y ai trouvé un homme qui sait manier la plume sans obstacle et qui pourtant abat lui-même des tronc d'arbre sur sa propre route. Pourquoi ne pas jouer plus encore avec le personnage de Temple, si énigmatique : tantôt victime tantôt actrice de sa propre déchéance ? Pourquoi élaguer des personnages si puissants au début du livre, pour les rendre inaccessibles et embrouillés avec leur propre rôle (indéfini) par la suite ? Pourquoi cette intrigue obscure et impénétrable ?

 Finalement, à bien réfléchir un peu d'explicite manque. De dire les choses un peu plus froidement, plus durement, cruellement même, aurait donné une voix plus séduisante au livre et à l'intrigue. Les personnages, déjà cruels, auraient gagné en profondeur. L'oeuvre serait passée du brouillard à l'ensorcellement. Ce qui n'est que mon avis. Mais bon, peut-être est-ce là le grandiose de Faulkner avec Sanctuaire... que l'on refasse encore et encore le livre, chacun à son propre compte, s'en jamais en altérer l'étrangeté. Et que celui-ci reste pur et intouché dans son hermétisme broussailleux.

"Il s'engagea sans bruit dans l'allée. Dès la grille lui parvint l'odeur du chèvrefeuille. La maison était obscure, silencieuse, comme une épave abandonnée dans l'espace par le reflux de tous les temps. Le bruissement des insectes n'était plus qu'un son bas, monotone, exténué, partout, nulle part, comme l'agonie chimique d'un monde laissé nu et mourant à la limite du fluide où il vivait et respirait. La lune était au-dessus, mais sans lumière ; la terre s'étendait au-dessous, mais sans ténèbres. Il ouvrit la porte, entra à tâtons dans la pièce, chercha le commutateur. La voix de la nuit - les insectes et tout le reste - l'avait suivi dans la maison ; il s'avisa soudain que c'était le frottement de la terre sur son axe, à l'approche de ce moment où elle doit décider si elle va continuer de tourner ou s'arrêter à tout jamais, globe immobile dans l'espace glacé où le parfum dense du chèvrefeuille se tordait comme une fumée froide."
Sanctuaire, William Faulkner, 1972, Gallimard, p.269 

Après avoir recopié cette citation, finalement, je me dis que c'est pour ce genre de paragraphe que je ne regrette pas d'avoir insisté et lu Faulkner. Peut-être l'intrigue est-elle sombre, hermétique, mais le style est là et ces lignes parlent d'elles-mêmes, sont closes sur elles-mêmes tout en étant vraies. Elles parlent de cette vérité indicible pour nous, mortels, mais que seuls certains ont su communiquer à l'instar de Faulkner. A ce niveau là, peu importe -presque- tout le reste.

[à lire aussi l'incroyable préface d'André Malraux, éblouissante, qui donne à elle seule envie de lire ce livre]

vendredi 21 juin 2019

L'impossible possession de la nudité.


Le nu perdu,

 Porteront rameaux ceux dont l'endurance sait user la nuit noueuse qui précède et suit l'éclair. Leur parole reçoit existence du fruit intermittent qui la propage en se dilacérant. Ils sont les fils incestueux de l'entaille et du signe, qui  élevèrent aux margelles le cercle en fleurs de la jarre du ralliement. La rage des vents les maintient encore dévêtus. Contre eux vole un duvet de nuit noire.

René Char, Le nu perdu, 1978, Poésie/Gallimard

dimanche 16 juin 2019

Chroniques reykjavikoises.

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Les nuits de Reykjavík d'Arnaldur Indridason.


 Il ne faut pas bien longtemps pour comprendre pourquoi les livres d'Indridason plaisent : ils sont limpides, directs, avec juste ce qu'il faut de cruauté. C'est essentiellement l'écriture de l'islandais qui nous invite à parler de "limpidité". Celle-ci est claire et concise, et ne s'enfonce dans aucune élucubration ou longueur non désirée. Le style et l'intrigue sont directs, francs et rien n'est laissé de côté. Un chemin est précisé dès le départ, un style est mis en place et les choses se déroulent par la suite de la manière prévue, sans déviations. La cruauté quant à elle s'insère implicitement dans l'enquête du policier Erlendur. Mais paradoxalement, ce n'est pas une impression de limpidité ni de franchise ni de cruauté qui permet de bien définir ce livre, mais bien plutôt une impression d'implicite. Car l'implicite est au cœur de cette première enquête d'Erlendur.

 Comme une sorte de pré-quel aux enquêtes ultérieures du policier, ce livre nous projette dans les rues nocturnes de la capitale islandaise, petite mais plutôt bien garnie en divers crimes et violences. Nous y retrouvons l'enquêteur clé de la fiction policière islandaise : Erlendur. Mais cet Erlendur là est encore bien jeune et arpente les rues de Reykjavík au volant d'une voiture de la police de proximité, pas de la Criminelle. Le bonhomme est plutôt taciturne, renfermé et solitaire. L'enquête qu'il va mener lui convient donc plutôt bien : elle se fera en douce, sans l'aide de coéquipiers, et portera sur la mort suspecte d'un clochard de la ville (Hannibal).
"Sentant le sommeil le gagner, il reposa son livre. Il pensait aux nuits de Reykjavík, si étrangement limpides, si étrangement claires, si étrangement sombres et glaciales. Nuit après nuit, ils sillonnaient la ville à bord d'une voiture de police et voyaient ce qui était caché aux autres : ils voyaient ceux que la nuit agitait et attirait, ceux qu'elle blessait et terrifiait. Lui-même n'était pas un oiseau nocturne, il lui avait fallu du temps pour consentir à quitter le jour et à entrer dans la nuit, mais maintenant qu'il avait franchi cette frontière, il ne s'en trouvait pas plus mal. C'était plutôt la nuit que la ville lui plaisait. Quand, dans les rues enfin désertes et silencieuses, on entendait plus que le vent et le moteur de leur voiture."
Les nuits de Reykjavík, A. Indridason, point, p.77

 L'enquête est bien menée et comporte ce qu'il faut de rebondissements et de personnages suspects pour qu'on désire ardemment connaître le coupable avant de reposer le livre sur la commode de nuit. Evidemment, nous n'avons pas affaire ici à un grand chef-d'oeuvre de la littérature. Néanmoins, le livre se lit avec une rapidité extraordinaire, l'écriture est limpide, les personnages bien trouvés, et l'intrigue captivante. Et puis, ce qui retient notre attention reste cet "implicite", logé au creux des mots et des pages de ce bouquin. 

 Parce que dans le fond, il n'y a pas grand chose qui est dit. Qui est dit clairement. Les mots sont là, mais le sens reste dans le fond des lettres, en deçà de ce que l'on peut lire. Il y a d'abord et surtout, pour illustrer mon propos, l'histoire et le personnage d'Hannibal. Ce clochard, mort depuis une année au moment de l'enquête, est le personnage énigmatique de l'enquête : on ne sait pas qui il était, la raison de sa mort, les circonstances, son histoire. C'est essentiellement pour répondre à ces questions que le livre trouve sa justification. S'il n'y avait pas le caractère envoûtant de l'enquêteur Erlendur, Hannibal serait le personnage principal de ce livre. Et puis, en dehors même de l'histoire fictive de ce clochard, c'est bien l'histoire -imaginée- des clochards reykjavikois qui est contée ici. Voire même des clochards du monde entier. Des gens qui se sont perdus en chemin, pour des raisons étranges, coupables de leur sort ou innocents, pour des raisons incroyables ou mêmes complètement banales. Et contre toute attente (car les bons sentiments, non vraiment, normalement c'est pas vraiment mon truc), l'histoire de ce clochard-ci est touchante. Et des autres aussi. L'histoire de Thuri, que l'on devine mais que l'on ne connaît pas vraiment, -donc implicite-, nous intrigue également. Comme celle de son amant, dont le rôle pourrait bien être celui du meurtrier passionnel. Parce que oui, les clochards aussi ont droit à leur histoires de passion, de jalousie et de concurrence -et puis d'alcool beaucoup. Pourtant, cela est dit sans moralisation. Ce n'est que des thèmes que le livre fait surgir de temps en temps à côté de l'intrigue principale.
Cet implicite n'est donc qu'une ébauche, une tentative de l'auteur pour parler sans lourdeur, en deçà de l'histoire du roman policier, des faiblesses et des douleurs de la société islandaise contemporaine.
"L'enquête avait révélé qu'Hannibal s'était trouvé un nouveau domicile, si on peut l'appeler ainsi, à Kringlumyri. L'été de sa mort, on l'avait en effet expulsé de la cave qu'il occupait, à la suite d'un incendie. Le propriétaire avait affirmé que le feu avait pris par sa faute, mais Hannibal avait toujours refusé d'endosser cette responsabilité, et s'était retrouvé à la rue. Son calvaire avait pris fin lorsqu'il avait déniché un refuge dans le caisson en ciment qui protégeait le pipeline d'eau chaude. Un morceau s'était détaché sur un côté de la maçonnerie, ménageant une brèche suffisamment large pour qu'un homme puisse se glisser à l'intérieur et se blottir contre la canalisation.
Cet endroit avait été le dernier domicile d'Hannibal avant qu'on ne le retrouve noyé dans les tourbières. Il avait vécu là avec quelques chats errants qui s'étaient rassemblés autour de lui comme l'avaient fait autrefois les oiseaux autour de saint François d'Assise."
Ibid. p.26