mercredi 1 janvier 2020

On fera mieux l'année prochaine




Livres lus en 2019

(qui n'a pas été une année des plus prolifique en terme de lecture...)



- Une folie meurtrière, P. D. James
- La mystérieuse affaire de Styles, Agatha Christie
- La plume empoisonnée, Agatha Christie
- Dust, Sonia Delzongle
- Chasseurs de têtes, Jo Nesbo
- Songe d'une nuit d'été, William Shakespeare
- Rue sans-souci, Jo Nesbo
- Bandini, John Fante
- Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, tome 1, Vladimir Jankélévitch
- Poésies, Alexander Pouchkine
- Le cinéma expressionniste allemand, CNC
- Anthologie de la poésie russe, collectif
- (re.) Phédon, Platon
- (re.) Théétète, Platon
- Le grand roman de la physique quantique, Manjit Kumar
- Anthologie de la poésie de la forêt, collectif
- Vengeance sur la plaine du temple Goji-in, Mori Ogai
- (re.) Le visible et l'invisible, Maurice Merleau-Ponty
- La littérature et le mal, Georges Bataille
- Je suis un chat, Natsume Soseki
- Le chat, son maître et ses deux maîtresses, Jun'ichiro Tanizaki
- L'oeuvre d'art à l'époque de sa reproduction technique, Walter Benjamin
Écrits sur l'art, Charls Baudelaire
- Les bibliothèques, collectif
- Histoire du livre, collectif
- Le nu perdu, René Char
- La femme en vert, Arnaldur Indridasson
- Sanctuaire, William Faylkner
- Les nuits de Reykjavik, Arnaldur Indridasson
Fata Morgana, William Kotwinkle
- Demande à la poussière, John Fante
- La fortune des Rougon (les Rougon-Maquart, tome 1), Emile Zola
- La curée (les R.-M., tome 2), Emile Zola
- Pottsville, 1280 habitants, Jim Thompson
- Les revenants, Laura Kasischke
- Le ventre de Paris (les R.-M., tome 3), Emile Zola
- La conquête de Plassans (les R.-M., tome 4), Emile Zola
- La dame au petit chien, Anton Tchekhov
- (re.) Éloge de l'ombre, Jun'ichiro Tanizaki
- La vérité sur l'affaire Harry Quebert, Joël Dicker
- Quo Vadis ?, Henryk Sienkiewicz
- Moby dick, Herman Melville
- La confession impudique, Jun'ichiro Tanizaki
- Des fleurs pour Algernon, Daniel Keyes
- Le voyage de Marcus, Christian Goudineau
- Tango de Santan, Laszlo Krasznahorkai
- La faute de l'abbé Mouret (les R.-M., tome 5), Emile Zola

vendredi 20 décembre 2019

Antique campagne politique


Le voyage de Marcus de Christian Goudineau

Théâtre romain de Fourvière à Lyon, photographie vers 1960

Du roman de l'archéologue-historien Christian Goudineau, je n'attendais pas grand chose d'exceptionnel. Et je n'ai, en effet, rien ressenti d'exceptionnel lors de ma lecture. Cependant, loin de m'avoir bouleversée, tourmentée, chagrinée ou tout simplement bien émue, ce livre s'est néanmoins ouvert à moi d'une manière très paisible et affectueuse. D'une manière érudite également. Il faut dire que le Monsieur qui l'a écrit est un savant sur la question, et tout dans le style, la plume ou les explications entreposées dans la bouche d'un précepteur (Philodoros) laissent sous-entendre que l'auteur en sait bien plus sur la question, que cela n'est qu'un préambule à un savoir plus grand encore. Spécialiste de la Gaule romaine, Goudineau nous entraîne alors avec lui dans les subtilités d'une campagne électorale antique, à la fois loin de nos habitudes et de nos préjugés et plus proche de nous que nous pourrions l'imaginer.

L'histoire prise en elle-même est simple (le livre l'est aussi) : Marcus, le fils d'un Magistrat de la Gaule Aquitaine (la Gaule était alors divisée en trois parties), alors âgé de douze ans, part avec son père à la conquête de futurs électeurs pour ce dernier qui vise le titre de sacerdos (celui qui gère et organise le culte de l'empereur à Condate, sur les rives de Lugdunum). Le voyage les mènera d'une ville inconnue (proche d'Augustonametum, c-à-d Clermont-Ferrand aujourd'hui) jusqu'à Lugdunum (Lyon), lieu de l'élection. Le père, le fils, son précepteur Philodoros, quelques gladiateurs embauchés sur le tas pour la sécurité, passent également par Mediolanum (Saintes), Burdigala (Bordeaux), Tolosa (Toulouse), Narbo (Narbonne), Nemausus (Nîmes), Arelate (Arles), Arausio (Orange), et Vienna (Vienne). En faire la liste est important : le voyage, raconté sous forme épistolaire, est ponctué par ces arrêts dans chacune des villes que nous découvrons ainsi dans leur ambiance de l'époque, leur habitudes, leurs mœurs et leurs liens sociaux.

Revenons sur la correspondance : si je suis en générale assez réticente à cette forme d'écriture dans le roman, je me suis étonnamment laissée prendre au jeu des lettres de Marcus se succédant les unes aux autres et destinées à différentes personnes (tantôt sa mère, ses cousins-cousines, son oncle, un ami proche, etc.) J'ai donc accepté le pari que le roman serait ainsi doté de plus de réalisme.
Aux lettres impassibles et inébranlables de Publius (le père de Marcus) à sa femme, se trouvent les lettres du fils, véritable personnage principal de ce roman, qui utilise la plupart du temps un ton badin et enjoué dans presque toute situation. On prend plaisir à se laisser guider par ce jeune homme, qui comme nous, découvre avec ses yeux innocents le monde dans lequel il est né, dans lequel il grandit, dans lequel il va devoir s'habituer à vivre et faire ses preuves. L'idée est bonne : de part les explorations de cet enfant, l'auteur peut nous expliquer doucement et sur un ton pédagogue les choses qui l'entoure ; c'est-à-dire le monde de la Gaule romaine au IIe siècle ap. J.-C. Le précepteur qui l'accompagne pour perfectionner son éducation et ses connaissances, est également le nôtre. Chaque ville permet à Philodoros de nous enseigner quelque chose, sur des coutumes, des stratégies politiques, des faits historiques ou mythologiques, etc. Et c'est la principale magie de ce livre : on apprend en lisant de manière légère, sans même sans apercevoir parfois. Si mes bases en la matière ne sont pas trop mauvaises, j'ai quand même pris un grand plaisir à voir des connaissances ou des détails que je connais replacés dans leur contexte, ou s'agrémenter de certaines anecdotes inconnues. Et surtout, j'ai pu réviser mes connaissances du monde politique romain (et gaulois surtout) et des différents statuts, relations, rites, qui étaient pratiqués à l'époque dans les hautes sphères du politique.
Evidemment, la dimension romanesque est aussi à prendre en compte. Marcus accompagne ses lettres de détails souvent drôles ou cocasses sur ses pérégrinations de ville en ville, et de rencontre en rencontre. C'est le deuxième point positif de ce livre : il nous mène, en plus de nous apprendre des choses, dans une expédition -romancée certes- mais qui ne manque pas de charme ni d'enchantement. Cela nous rappelle, je pense, ce monde que nous sentons encore exister en nous, sous nos pieds, dans la pierre, et qui disparu à jamais, ne cesse de faire entendre les pulsations de vie qui germent toujours de ses ruines. 

vendredi 29 novembre 2019

De la succulente moelle de la baleine


Moby Dick de Herman Melville

Image du film Moby Dick de John Huston de 1956 avec Gregory Peck

Un fait totalement paradoxal m'a frappé durant ma lecture de Moby Dick : je fus à la fois enchantée, désireuse d'aller plus loin, de découvrir les pages de merveilles océaniques et philosophiques qui m'attendaient furieusement, et en même temps, l'ennui m'a asphyxié à de nombreuses reprises, me donnant presque l'envie d'arrêter la lecture sur le champ et de ne plus jamais y revenir. Je fus à la fois ravie et déçue. Du contentement et du regret ; de l’envoûtement et de la lassitude.
J'essaie d'être honnête : je pourrais tromper la réalité, dire que j'ai adoré ce chef-d'oeuvre incroyable, que j'en suis restée abasourdie, nue, sidérée. Que rien d'aussi beau ne m'avait été donné à lire depuis longtemps. Mais ce serait mentir. Pour dire vrai (chose pas si facile que cela), je suis d'abord transportée, puis enthousiaste, ensuite impatiente, peu après ennuyée, et assez vite déçue, enfin ravivée, de nouveau lasse, étonnamment attentive, et finalement émue. Je ne sais donc pas vraiment quoi penser à la suite de cette lecture. A dire juste, je reste déstabilisée. 
En fait le problème, c'est que Moby Dick n'est pas ce à quoi je m'attendais. N'ayant lu que Bartleby de Melville avant cela, je n'étais pas prête à ce monstre livresque, avec tout ce qu'il regorge d'aventure, de créatures marines, de monologues déclamés à tue-tête, de personnages inextricables, de bavardages scientifiques et de perditions philosophiques. Et mon premier réflexe (de survie, presque) fut le blocage contre cette chose non-identifiée qui essayait avec réussite de me bouleverser. Enfin, non, c'est faux. Ma première réaction était d'être transportée. L'histoire qui commence avec Ismahel, quelque peu perdu à ce moment dans sa vie, face à un personnage (Quiequeg) qui restera au long de l'histoire une énigme, m'a d'abord grandement intéressée. J'avais envie d'en savoir plus, les pages se tournaient rapidement et avec facilité. Il y avait (selon moi) ce qu'il fallait à ce moment pour ne pas me faire sentir le poids de l'ouvrage et me faire oublier la longueur de l'histoire et le nombre de pages. Peu importait alors que ce fût un pavé, car un pavé comme cela devenait aussi léger que le vent et il serait lu en un éclair. Je me laissais donc embarquer dans un monde étrange qui m'est encore difficile à décrire : celui des baleiniers, des marins, un monde brumeux et quelque peu fantasmagorique.

Ce qui peu à peu me fit perdre le fil, disons la tension que j'eue ressentie aux premières lectures, c'est ce changement incessant de ton sur lequel l'auteur développe son livre. Et pourtant, cela souvent me plaît et donne grande profondeur à une histoire, je crois. Mais... mieux vaut ne pas trop en abuser. Au bout d'un certain temps, à naviguer entre les eaux du Péquod, les réflexions d'Ismahel, les observations sur les autres membres de l'équipage, les apparitions philosophiques soudaines, hop! un monologue délirant au milieu, des développements tortueux sur l'organisme et l'ossature des baleines, quelques rencontres rapides avec d'autres baleiniers, etc., etc., j'arrivais à ne plus vraiment savoir où l'auteur voulait en venir, tout en comprenant au fur et à mesure que l'intérêt même de ce livre résidait dans cette ambition universaliste de tout embrasser et de pouvoir parler de tout, surtout si cela concerne les mers et la baleine. Donc avouons en toute franchise que cela déstabilise. Surtout quand on a entendu pendant 20 ans que Moby Dick est un livre pour enfants qui parle d'une baleine qu'on pourchasse (point). Non Moby Dick, en vrai (non pas tronqué à l'extrême en gardant quelque cent ou deux cent pages pour faire une histoire ordonnée et claire), ce n'est pas une histoire pour enfant (sauf si votre enfant voudrait savoir comment ôter le lard des baleines et comment le stocker sur un bateau pendant des mois, ou s'il est désireux de savoir comment la folie peut pousser un homme à pourchasser un objectif irrationnel, dangereux et impossible, jusqu'à la catastrophe, ou s'il s'intéresse aux différentes versions de l'histoire biblique de Jonas...), et Moby Dick, oui, est bien l'histoire d'une baleine qu'on pourchasse dans environ... un quart du livre, ou un tiers à la rigueur (oui, on pourchasse réellement Moby Dick dans les cent dernières pages (voire les 50), il faut être patient). Le reste est divagation. Mais attention ! qu'on se le dise : excellente divagation. Voilà, c'est dit : je me suis ennuyée, beaucoup, un peu, passionnément, parfois pas du tout, et j'ai aimé ça -avec du recul. Sur le moment, de nombreux passages sont longs et terriblement futiles (subjectivement), et avec quelques jours de digestion, une fois le livre fermé, en plus d'une fierté immense et d'une grande joie de l'avoir terminé, on en vient à raviver le souvenir de ces chapitres que l'on trouvait si mornes, si frivoles, et oui, non, en fait, ouais, c'était bien, même très bien. Comme des textes de philosophie, comme une lecture de Hume ou de Bergson finalement. C'est dur, c'est long, ça fait bailler, mais quel bonheur après, le lendemain, le surlendemain, la semaine suivante, d'y songer, de malaxer les souvenirs de lecture et de concepts et de les assembler, de les regrouper, d'absorber tout ce savoir et toutes ces idées et d'en faire quelque chose à soi.

Donc, merci Melville d'avoir écrit Moby Dick. Malgré tout ce que j'ai pensé de toi en cours de lecture, mes mauvais sentiments et mes grognements, Moby Dick restera un livre de ceux qu'on mange, comme le léviathan mange ses ennemis, comme la jambe d'Achab fût mangée elle aussi, et comme Jonas fut englouti pour renaître de la gueule de la baleine, je suis sortie d'entre les dents de cet ouvrage comme non pas une nouvelle personne, mais plus grande et avec de nouvelles choses en moi, que je ne peux décrire ici, sous peine de les étouffer. Mais je pense que tout lecteur attentif y sentira, comme moi, cette odeur de macération qui se prépare sur le pont du Péquod entre certaines pages, avant que ne se révèle dans un nuage de buée, inopinément, le suc, la moelle même de tout ce qui est raconté dans ces pages, pour disparaître aussitôt et couler avec fracas au fond des eaux.

Il y a, dans ces eaux, on ne sait quel tendre mystère, avec ce doux mouvement redoutable qui semble vous parler d'une âme enfermée au-dessous, semblable aux fabuleux frissons onduleux de la terre qui émeuvent, dit-on, le sol éphésien où est enseveli l'Evangéliste saint Jean. Et il est juste aussi que sur le déploiement de ce plaines marines, que sur ces amples, mouvants pâturages de l'océan, qu'au-dessus de ces vastes fonds des quatre continents, les vagues roulent et se lèvent, se creusent et se gonflent incessamment ; car des millions d'ombres et de fantômes, de rêves engloutis, ténébreux noctambules, et de songes noyés s'y entremêlent ; tout ce que nous nommons la vie et l'âme, les vies, les âmes sont là qui rêvent, sans finir , et qui se tournent comme des dormeurs sur leur lit ; aussi les vagues éternelles ne sont-elles rien que le battement de leur inquiétude.
Moby Dick, Herman Melville, éd. Phébus, Libretto, ch. CXI, p.772-773 

mercredi 18 septembre 2019

L'estomac de verre et de fonte.


Le Ventre de Paris d'Emile Zola

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Les Halles de Paris, construites entre 1854 et 1870 par Victor Baltard.

Il y a des lieux qui vous mangent, nous dit Zola. Des lieux qui enferment un monde dont les étrangers sont exclus. Car c'est un monde déjà comble, saturé par la présence des habitants, bourré de passages, gavé d'une surabondance de nourriture, satisfait de lui-même et dont l'arrivée d'un intrus bouleverse et retourne l'estomac -qu'il ne fallait pas déranger. Florent sera cet intrus ici, cet indésirable dont on croit un instant qu'il sera digéré par la population des Halles, c'est-à-dire accepté, assimilé au lieu et aux autres personnages. Mais l'illusion ne perdure guère, et comme toujours chez Zola, la monotonie d'une vie calme et sereine ne dure pas. Le désordre reprend vite de la graine, faut dire qu'il a de quoi se sustenter avec toute cette boustifaille dans le coin. L'échiquier mis en place, il ne reste plus qu'un peu de ruse malsaine -que chacun porte avec lui dans son cœur- pour que les complications donnent le résultat escompté : celui de l'évacuation, de l'épuration du lieu contaminé par l'élément importun.

De ce troisième tome de la fresque des Rougon-Macquart, il en ressort une impression terrible de violence et de mesquinerie. Ce qui n'est évidemment pas étonnant chez Zola, puisque chacun de ses livres se fonde sur un même trouble : celui de la coexistence des hommes et de leur difficulté à vivre ensemble. Ou de leur incapacité à se mêler de leurs propres affaires. Les rumeurs, les on-dits, les cancans, les mensonges, les perfidies sont le lot quotidien des "victimes" de Zola (victimes qui ne sont d'ailleurs jamais vraiment innocentes ni pures de toute vilenie, mais qui subissent tout de même injustement les bassesses de leurs voisins). Enfin, pour être franc, on adore ça. Celui qui aime lire Zola, aime à voir se jouer et déjouer les fourberies que chacun fait à tous, pour le bonheur d'observer l'être humain dans tout ce qu'il a de plus perfide et de plus roublard. Evidemment, le lieu et le temps du récit ne sont guère d'actualité, mais il suffit de peu d'imagination pour remettre une telle histoire au goût du jour. Les hommes n'ont pas changé depuis Zola, ils sont toujours aussi malins, toujours aussi retors. Alors bien sûr, j'ai adoré ce Ventre de Paris. J'étais doublement satisfaite que La Curée m'avait laissé sur ma faim... faim très vite comblée par la nuée de chère que ce nouveau tome avait à me proposer. S'il y en a que les descriptions méticuleuses d'Emile gênent, ce n'est guère mon cas. C'est bien souvent au milieu de ces pages d'exposés que je me trouve propulsée sur un petit nuage -que tout lecteur connaît quand la lecture le transporte dans les airs des songes. Comment résister à cette profusion lexicale sur le thème de la nourriture ? D'un monde (les Halles de Paris) que nous ne pourrons plus connaître tel aujourd'hui ? Mais franchement, le plus grandiose de ce roman, au-delà même de la richesse du langage et des détails, c'est cette image des Halles, de ce Ventre, de ce monstre sans cœur, que seul l'estomac agite et qui serait prêt à gober chaque rue, chaque maison et chaque âme du quartier. Les passages qui peignent cette métaphore sont sans aucun doute les plus intenses et les plus beaux du roman :

Le cadran lumineux de Saint-Eustache pâlissait, agonisait, pareil à une veilleuse surprise par le matin. Chez les marchands de vin, au fond des rues voisines, les becs de gaz s'éteignaient un à un, comme des étoiles tombant dans de la lumière. Et Florent regardait les grandes Halles sortir de l'ombre, sortir du rêve, où il les avait vues, allongeant à l'infini leurs palais à jour. Elles se solidifiaient, d'un gris verdâtre, plus géantes encore, avec leur mâture prodigieuse, supportant les nappes sans fin de leurs toits. Elles entassaient leurs masses géométriques ; et, quand toutes les clartés intérieures furent éteintes, qu'elles baignèrent dans le jour levant, carrées, uniformes, elles apparurent comme une machine à vapeur, quelque chaudière destinée à la digestion d'un peuple, gigantesque ventre de métal, boulonné, rivé, fait de bois, de verre et de fonte, d'une élégance et d'une puissance de moteur mécanique, fonctionnant là, avec la chaleur du chauffage, l'étourdissement, le branle furieux des roues.
Le Ventre de Paris, Emile Zola, Le livre de poche, p.43
  
De palais à machine à vapeur, les Halles, dans leur métaphore dynamique, deviennent enfin un "ventre", un monstre quasi féroce. Elles effrayent notre personnage principal autant qu'elles le fascinent. Et il semblerait que seuls Florent, Claude le peintre et Madame François soient capables de voir en elles le phénomène vampirique qu'elles représentent. Claude, en effet, voit dès le début du roman le lien entre ces Halles et la terrible vie organique qui tue pour se nourrir :

Maintenant, il entendait le long roulement qui partait des Halles. Paris mâchait les bouchées à ses deux millions d'habitants. C'était comme un grand organe central battant furieusement, jetant le sang de la vie dans toutes les veines. Bruit de mâchoires colossales, vacarme fait du tapage de l'approvisionnement, depuis les coups de fouet des gros revendeurs jusqu'aux savates traînantes des pauvres femmes qui vont de porte en porte offrir des salades, dans des paniers.
ibid., p.49

Il n'y a pas que des histoires de salades qui sont comptées dans ce livre. La part belle est faite à la charcuterie puisque les hôtes de Florent, son beau-frère Quenu ainsi que sa femme Lisa, sont ce que l'on nomme des charcutiers. Il y a Quenu, ce beau-frère ignorant et naïf, loin de se douter ou bien de participer à quelque aventure que ce soit, et qui fait ses boudins dans l'arrière de sa boutique. Si un classement était à faire, il serait avec Florent l'un des deux innocents de l'histoire. Ce qui n'est bien sûr pas le cas de sa femme, la belle Lisa, représentant à elle seule l'ambivalence caractéristique des personnages de Zola. Lisa, c'est une femme qui plaît, ne la surnomme-t-on pas "la belle Lisa" ?, qui apparaît au début du roman comme un personnage adjuvant, mais qui se transformera au fil du récit en opposant, voire en ennemi farouche de Florent. Son ombre large plane derrière chaque page, puisqu'elle précipite vivement et volontairement le triste dénouement. Nous y retrouvons beaucoup d'autre personnages notables, comme la belle Normande, rivale direct de Lisa, qui donne l'occasion à Zola de développer sur l'asexualité (oui presque) de son héros avec brio et fantaisie. Mais le personnage le plus intéressant reste tout de même Claude Lantier, le futur héros de L'Oeuvre, qui délivre à quelques occasions sa vision de Paris, des Halles et de ses occupants, en tant que peintre désabusé. A plusieurs reprises, ses réflexions sont des morceaux de pensées étranglées, parfois dures, parfois cocasses ; comme quand il voit une sorte de réincarnation dans chaque légume de Madame François :

Claude avait une amitié pour le fumier. Les épluchures des légumes, les boues des Halles, les ordures tombées de cette table gigantesque, restaient vivantes, revenaient où les légumes avaient poussé, pour tenir chaud à d'autres générations de choux, de navets, de carottes. Elles repoussaient en fruits superbes, elles retournaient s'étaler sur le carreau. Paris pourrissait tout, rendait tout à la terre qui, sans jamais se lasser, réparait la mort.
Ibid., p.248

Quoiqu'il en soit, difficile de tirer une conclusion ou une morale à une histoire de Zola, encore moins celle-ci. Les conjectures s'entremêlent et les personnages, comme toujours, ne sont jamais à absoudre de tout péché. C'est un des points qui ravissent et exaspèrent en même temps, de ne pouvoir trancher sur qui que ce soit, de ne jamais rencontrer une figure du bien au milieu de la pourriture, du fumier, des odeurs de sang et du bitume frais, qui colle aux chaussures. Mais c'est magnifique, c'est de la littérature, ça emporte loin sur des cimes abruptes et ça nous tend la main pour nous faire redescendre des monts escarpés sur lesquels il nous a précédemment projeté. Il y a bien plus à dire sur ce roman et sur Zola évidemment. Il y a même trop à dire, tant il nous enchante encore et nous comblera pour longtemps, très longtemps je l'espère, de son élégante plume et de sa somptueuse littérature.

mardi 27 août 2019

Dans les coulisses de la peinture florentine.


La société du mystère de Dominique Fernandez

Agnolo Bronzino, Christ en croix, Nice,
musée des Beaux-Arts (musée Jules Chéret)

 C'est toujours un plaisir de trouver sur l'étal d'une librairie un nouveau livre de Dominique Fernandez. D'abord parce que cela fait chaud au cœur de savoir que le monsieur n'arrête pas l'écriture (malgré son âge), mais surtout parce qu'on devine instantanément qu'on va apprendre beaucoup de la vie d'un peintre (ou autre : poète, auteur, etc.), accompagné de quelques bonnes anecdotes croustillantes. On sait également d'avance que l'écriture, toujours la même, sera fluide, simple mais profonde, au goût du jour avec ce qu'il faut d'érudition pour ne pas tomber dans la facilité. C'est cela qui fait de Dominique Fernandez un très bon écrivain français, et cela depuis de nombreuses années. Il y a ce qu'il faut de connaissances, de curiosité, de bonheur d'écrire et de partager, de recherche et de liberté.

 La liberté, Fernandez l'use avec férocité. Il l'use essentiellement dans l'écriture (et j'imagine dans sa propre vie également -mais cela ne nous regarde pas), son écriture, qui est libre : libre de ses sujets, libre de ses désirs et de ce qu'elle expose. Pour le dire plus franchement et avec moins de fioritures : Fernandez n'hésite pas à parler de ce qu'il veut. Et disons-le encore plus clairement : il aime et il veut parler des garçons. Parfois excessivement, selon ma propre opinion. Loin de moi d'avoir de quelconques préjugés ou répugnances sur ce sujet (au contraire, j'admire Fernandez pour ceci également qu'il parle sans détours d'amours et de sexes masculins, ce n'est pas si désagréable, même pour une femme hétérosexuelle), mais il semblerait que l'on tombe, de temps en temps, dans le trop-dit, dans l'excès, dans le "je remets encore ça sur le tapis au-cas-où-vous-n'auriez-pas-compris". Fernandez aurait du suivre de plus près ce qu'il nous enseigne dans ce livre (et dans d'autres plus anciens aussi), à savoir que les choses cachées ont parfois plus de force et de puissance pour ceux à qui elles sont destinées. Si sa plume était restée un petit peu plus mystérieuse et codée le livre aurait redoublé d'intérêt et de pouvoir.

 N'empêche que l'histoire d'Agnolo Bronzino racontée ici est passionnante (moins passionnante de mon point de vue que celle du Caravage dans La course à l'abîme, plus ancienne, mais d'une portée et d'une voix plus énergique). On se trouve projeté dans la société florentine. C'est toujours une grande émotion que de trouver un livre capable de nous retranscrire avec singularité les mondes anciens. Fernandez en est capable, il nous l'a déjà prouvé par le passé, notamment quand il s'agit de l'Italie. Plongés que nous sommes dans la Renaissance d'après Léonard, pendant le règne de Michel-Ange (qui travaille à Rome pour sa part), nous voguons entre les tribulations d'un Bronzino d'abord jeune, sous l'égide d'un Jacopo Pontormo, un petit peu fêlé, mais non moins attachant. Notre petit Bronzino timide évolue dans cette sphère artistique flamboyante et marginale, aux côtés d'Andrea del Sarto, de Parmigiano, ou de Rosso Fiorentino. Viendront s'ajouter par la suite des aventures avec Giorgio Vasari, Allessandro Allori (dont la relation avec Bronzino est émouvante si on se laisse prendre au jeu) et bien sûr, Benvenuto Cellini, dont le caractère ne cesse de surprendre.
 Ne dévoilons pas ici les intrigues, les amours et les rebondissements, ce serait gâcher au plaisir de la lecture. Restons sur ce point positif, qui est selon moi le mérite du livre, de nous retranscrire un monde perdu aujourd'hui, dont Fernandez rêve avec ardeur ; d'un rêve si vigoureux qu'il nous entraîne avec lui dans sa vision merveilleuse et exaltée.

Rimes russes.


A. Pouchkine et C. Batiouchkov



J'ai survécu à mes désirs
Et quitté mes rêves, lucide,
Il ne me reste qu'à souffrir
Devant les fruits de mon cœur vide.

Couronne effeuillée au matin
Sous l'orage d'un sort contraire...
Déjà je vis en solitaire,
Et tristement j'attend ma fin.

L'orage siffle sur la terre
Frappée par la rigueur du sort,
Tremble sous l'arbre, seule encor,
Une feuille retardataire.

A. Pouchkine, (1821)

ÉLÉGIE

Il est des voluptés dans les forêts sauvages,
Et des plaisirs naissants sur de vides rivages,
Il est une harmonie en ce langage fier
Des vagues se brisant sur la grève des mers.
Oui, j'aime mon prochain, mais toi, Mère Nature,
Je te préfère à tout, souveraine, oubliant
Près de toi ce que fut naguère mon printemps,
Et ce que fit de moi la froide flétrissure
Des ans. Ainsi mon cœur se ranimant encor,
Plein de sentiments neufs et d'ardeur salutaire,
Cherche à les exprimer en des paroles d'or,
Mais ne les trouvant pas, pourtant, ne peut se taire.

C. Batiouchkov

lundi 8 juillet 2019

Un shérif dans la tourmente.


Pottsville, 1280 habitants, de Jim Thompson


 Le roman noir ce n'est franchement pas ce que je connais le mieux en littérature mais enfin, comment n'avoir pas envie de persister dans ce genre de livre avec Jim Thompson comme initiateur et guide ? Ce livre, Pottsville, 1280 habitants (qui vient d'être entièrement retraduit depuis peu, ainsi que d'autres du même auteur), comment ne pas l'adorer ? Enfin si, je comprends qu'on puisse ne pas adorer, mais comment moi pouvais-je ne pas l'aimer ?

 Evidemment, c'est un roman noir. Il y a un shérif dans un trou paumé des Etats-Unis du sud, qui ne paraît pas devoir être là où il se trouve -pas plus que vous ou moi-, il y a des meurtres, il y a des femmes nymphomanes et vénales, du whisky, des fusils, des embrouilles. Même si cette liste n'est déjà pas mal, il n'y a pas que cela ! Il y a Lennie l'attardé qui colle son nez sous les fenêtres des femmes, il y a Rose l'amoureuse prête à endosser le meurtre de son ignoble mari, il y a des réflexions sur l'inanité des hommes et la vacuité du monde moderne, il y a surtout le shérif Nick Corey. Et l'humour, noir forcément.
On referait une dizaine de livres rien qu'avec de nouvelles frasques de ce shérif ! De premier abord, je ne m'attendait pas à cela, je pensais que le shérif réglerait ses comptes et ceux de la ville... d'une manière plus orthodoxe. Et je ne pensais pas non plus que le pouvoir secret de la réflexion et de la tactique lui était donné. Finalement ce shérif là sait réfléchir plus que de coutume, malgré les apparences. Il le fait plutôt bien, observant le sens du vent et les comportements sociaux de ses congénères. Et puis, il a peut-être un peu de chance ce shérif : ses congénères ne sont pas très évolués (en général). Revenons à la tactique de mon nouveau shérif préféré : il réfléchit, beaucoup, avec plus ou moins de difficulté, arrive à une conclusion/solution complètement tordue... qui se révèle efficace. C'est dès la résolution de son premier problème (les deux maquereaux qui se moquent de lui depuis un certain temps et enfreignent la loi sans remords) que nous comprenons vraiment à qui nous avons affaire. Le shérif n'est pas tout à fait celui qu'on nous a présenté (un peu idiot), il est nettement plus évolué car il use de la ruse. Tout cela pour rester shérif le plus longtemps possible, car les élections arrivent à grand-pas et il convient d'assurer sa place. Et si l'on suit la philosophie de Nick Corey, la place de chacun, c'est important (surtout la sienne) :

"Vous ne croyez pas, George, que nous sommes tous plus ou moins manipulés ? Lequel d'entre nous tous exerce pleinement son libre arbitre ? Il y a tellement de contraintes qui pèsent sur nous : notre physique, notre mental, nos antécédents ; tout cela, nous façonne d'une certaine manière, nous conditionne à jouer un rôle dans la vie, et croyez-moi, George, il vaut mieux le jouer, ce rôle, ou combler ce trou, sinon le chaos tombera du ciel pour nous écraser. On a intérêt à faire ce qu'on nous a destinés à faire, sinon c'est à nous qu'on le fera."
Pottsville, 1280 habitants, Jim Thompson, Rivages noirs, p.224 (trad. de 2016)


 Plus exactement, l'évolution du shérif se fait lentement pendant le récit. Nous commençons avec un Nick plutôt ahuri, désespéré devant les soucis qui l'accablent (les élections prochaines qu'il ne veut certainement pas perdre, sa femme tyrannique qui entretient une relation haineuse envers lui, son beau-frère attardé qui se colle aux fenêtres, sa maîtresse et son mari violent, son premier amour, les maquereaux du villages, le bordel de l'autre rive, le contrôle des relations entre population blanche et population noire) et de ce désespoir naît le désir de changer les choses, de prendre le taureau par les cornes et de se mettre une bonne fois pour toute au boulot -ce qui n'est pas facile pour lui, puisque son boulot il n'en connaît pas les véritables efforts. Apparaît alors un Nick calculateur, manipulateur et -attention spoiler- meurtrier. Rien à faire de la justice ou de l'injustice, Nick est shérif du comté de Potts et il compte bien le rester le plus longtemps possible ; rien à faire de savoir qui à tort ou raison, tout ce qu'il faut c'est que les choses rentrent dans l'ordre ; peu importe que cet ordre soit illusoire et conventionnel puisqu'il est générateur de calme et de paix. C'est pour pouvoir dormir tranquille et manger sans emmerdeurs que Nick commet ces crimes -tous passés sous silence ou endossés par d'autres. Et le Nick final, celui de la lucidité (qui prend un peu la grosse tête d'ailleurs), il le sait très bien que tout cela n'est qu'une vaste comédie humaine, mais il désire au sein de cette comédie à échelle planétaire, garder son poste et ne jamais sacrifier une heure de sieste.

"Comment dire ? Ce que j'éprouve, c'est une sensation bizarre, étrange et terrible à la fois, une chose stupéfiante et complètement absurde. Car ce qui retient mon attention, ce n'est pas du tout ce que vous pourriez imaginer ; ce n'est pas Rose, effrayée, abasourdie, qui se demande ce qui a bien pu foirer dans ma petite machination ; ce n'est pas Lennie et Myra qui jubilent, le regard mauvais et le sourire aux lèvres ; ce n'est pas quelque chose qui se trouve dans la pièce Ce n'est pas quelque chose, mais rien. Le vide. L'absence d'objets.   Cette maison, j'y suis déjà entré une centaine de fois, sans doute, dans celle-ci et dans une centaine d'autres qui lui ressemblent. Mais c'est la première fois que je découvre ce qu'elles sont vraiment. Ce ne sont pas des foyers, pas des lieux où les gens habitent, elles ne sont rien du tout. Rien de plus que des cloisons en bois blanc qui emprisonnent du vide. Pas de tableaux aux murs, pas de livres - rien qui attire le regard ou qui incite à réfléchir. Il n'y a que du vide, ce vide qui s'insinue en mois, dans l'instant même. Et soudain, le vide n'est pas seulement ici, il est partout, dans toutes les maisons semblables à celle-ci. Et puis, brusquement, le vide se remplit de bruit et d'images, de toutes les sinistres saloperies qu'il a poussé les gens à commettre."
Ibid., p.245-246